NORMANDIE
On a arrêté à Rouen un courrier particulier qui était porteur de trois cents lettres destinées à soulever le peuple contre la noblesse et à engager les habitants des campagnes à incendier les châteaux,' à se partager les immeubles qui en dépendent.
12 septembre.
C'en est trop, sans doute, d'assassiner les Citoyens et de les calomnier après leur mort : c'est cependant ce qui étoit arrivé à l'égard de M. de Belsunce, représenté dans diverses Feuilles publiques, comme ayant provoqué l'abominable tragédie dont il a été la victime. Le Corps des Officiers du Régiment de Bourbon, auquel il appartenoit, nous* a fait parvenir une relation détaillée et authentique de ce qui s'est passé à Caen, dans la nuit du 11 au 12 Août; relation confirmée par une lettre des Membres du Comité gé*
nérai de cette ville à celui du Havre. Elle est suivie d'une lettre des Officiers municipaux du Havre aux Officiers du Régiment de Bourbon^ envoyé en garnison àLisieux; enfin, d'un certificat du Comité général national de cette dernière ville, et d'une permission d'imprimer et de répandre ces pièces justificatives. Tant de témoignages authentiques prouvent que la mort de M. de Belsunce a été l'effet de soupçons mal fondés et de rapports inexacts.
Son Régiment, 'en garnison à Gaen depuis le 12 février, avoit réprimé beaucoup d'émeutes sans effusion de sang, quoiqu'il eût ordre de tirer s'il le falloit : il est vrai que deux de ses soldats avoient arraché dans un cabaret la Médaille donnée à deux du Régiment d'Artois; mais loin que M. de Belsunce l'eût ordonné, il l'ignoroit, et ne s'opposa ni à la perquisition, ni à la punition des deux coupables. H reçut, à huit heures, ordre de sortir de la Ville. Malgré la répugnance à quitter son Poste, il alloit le faire, et n'avoit différé que pour dire adieu à ses Soldats, en leur recommandant la paix entre eux et les bourgeois. A neuf heures et demie la retraite devint impossible ; le Quartier-général étoit investi : il fallut rester. Une description du local prouve, suivant les Officiers du Régiment de Bourbon, auteurs de cette relation, que le Régiment vouloit se borner à la défensive ; elle prouve également qu'en faisant couler le sang, il étoit facile d'échapper. Cependant, des furieux demandent sa tête. Le Comité engage le Major en second à venir se justifier. M. de Belsunce, ne voulant que personne s'expose pour lui, accepte deux otages, se remet entre les mains des Volontaires, monte à l'Hôtel-de-
Ville, y subit un interrogatoire, se résout, sur les observations du Comité, à être conduit au Château, seul moyen de le soustraiie au Peuple, qui vouloit enfoncer les portes. Au bout de quelques heures, la Bourgeoisie vient redemander les otages, en offrant en échange tous les Officiers retenus, soit au Comité, soit dans leurs chambres. M. le Duc d'Harcourt ordonne au Régiment de quitter la Ville, et de se ren dre à Lisieux : nous cédons tout aux Bourgeois, armes et drapeaux exceptés. Le peuple diffère la mort de M. de Belsunce jusqu'à notre sortie ; notre arrièregarde, déjà dans la campagne, entend dans le lointain une décharge qui nous apprend la fin tragique de ce jeune Officier.
On observera que cette relation, que nous abrégeons, est signée de tous les Officiers du Régiment de Bourbon, qui attestent, au nom de l'honneur, que M. de la Saussaye, qu'on prétend avoir tiré le premier sur la sentinelle, et l'a tué, n'avoit point de pistolets. Notre impartialité nous force de dire que ce fait est pourtant avancé dans la lettre très-favorable du Comité de Caen, où se trouvent même ces propres mots : La cruauté qu^on a exercée contre M, le Vicomte de Belsunce, nous a tous pénétrés de la plus vive douleur.
Dans les premiers jours de Juillet 1789, une fermentation sourde , occasionnée par la disette qui commençait à se faire sentir à Rouen, s'annonçait dans les esprits; une méfiance générale faisait craindre "une catastrophe, elle éclata le 12 juillet. Le peuple s'attroupa sur les quais et sur le port, en menaçant le régiment de Navarre en garnison à Rouen
et caserne à Saint-Server. Malgré toutes les mesures que prit l'autorité locale pour apaiser cette effervescence et faire rentrer les mutins dans le devoir, Ton fut obligé d'avoir recours à la force; deux fois les soldats, sur l'ordre de leurs chefs, firent feu en l'air ; mais à la troisième décharge ils tuèrent cinq ou six individus sur la place ; un grand nombre blessés grièvement furent transportés à l'Hôtel-Dieu et la plupart y moururent de leurs blessures.
Malgré la sévère leçon de la veille, le lendemain, le peuple s'attroupa de nouveau et pilla tous les magasins à blé dans l'intérieur de la ville : ceux du faubourg Saint-Server furent préservés du pillage par le régiment de Turenne dont la présence imposa aux factieux.
Le mardi 14^ le courrier de la malle entra dans la ville avec une cocarde tricolore à son chapeau; en un instant la nouvelle des événements de Paris se répandit dans toute la ville; par un mouvement spontané le même jour, la plupart des négociants parurent à la Bourse avec des cocardes.
Le corps municipal et électoral profondément affligé des troubles qui avoient eu lieu dans les journées des douze et treize, reconnoissant la nécessité de venir au secours de la classe indigente, arrêta dans sa séance du 19 juillet qu'à dater du lundi 20, des cartes, portant les armes de la ville et ces mots :
« Trois livres de pain pour sept sols six deniers » seraient distribuées aux citoyens les plus pauvres par les curés de leur paroisse, l'administration se chargeant de rembourser aux boulangers Texcédent du prix.
La tranquillité paraissait entièrement rétablie ;
mais l'arrivée de Bourdier et Jourdain dans [les premiers jours d'août fit naître de nouveaux troubles. Le peuple poussé à la révolte se porta encore une fois aux plus grands désordres. Les plus forcenés renversent, pillent, brûlent les barrières de Toctroi : rentrés en ville, ils brisent et brûlent les mécaniques; on aurait dit que, dans sa fureur, le peuple prenait plaisir à détruire ce qui lui aidait à gagner sa vie. Toute la ville étant en rumeur, chacun craignait d'être pillé : enfin le désordre fut porté à un tel point que la garde fut encore obligée défaire feu sur les mutins. Plusieurs furent tués, un grand nombre furent blessés, Ton on arrêta aussi beaucoup, principalement ceux qui paraissaient être les meneurs; ceux-ci furent jugés prévotalement et condamnés à être pendus : leur exécution eut lieu le même jour sur le port, en face le pont.
Tous les journaux, tous les historiens qui jusqu'à ce jour ont rapporté le supplice de Bordier et de Jourdain, ont été mal informés. Tenant les faits d'un témoin au procès , jç vais vous les rapporter tels qu'ils se sont passés.
Bordier, lié à la faction du duc d'Orléans, fut dirigé par elle sur Rouen, pour y propager ses principes anarchiques. Il y arriva, dans les premiers jours d'août, et logea chez Prieur, traiteur, rue des Charrettes, chez lequel il rencontra Jourdain, capitaine d'une compagnie de volontaires patriotes, qu'il avait connu anciennement à Paris.
Déjà, en passant par Gisors et Fleury, Bordier avoit tenu des propos séditieux ; il les renouvela à Rouen.
Dans la nuit du 3 au 4 août, Bordier et Jourdain
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s'entourèrent de la populace des bas quartiers qu'on désignait alors sous le nom de Carabos, et au nombre de plus de cinq cents ils vinrent à Tintendance pour s'emparer de M. de Maussion, intendant de la généralité.
L'administration municipale qui, dans la soirée, £tvait été informée de ce mouvement et du projet des factieux, par les soins du commissaire (Jo police Renard, arrêta de former une patrouille de tous ses membres. Cette patrouille, forte de soixante hommes bien armés , et commandés par M. Bournisien- Despreaux , se rendit à l'intendance ; son arrivée imposa aux factieux et déjoua ainsi leurs complots.
Forcés de se retirer, Bordier et Jourdain se promettent de revenir le lendemain et tiennent parole. Dès cinq heures du malin, ils sont à l'intendance ; ayant pénétré dans les bureaux, ils mettent tout sens dessus dessous, parcourent inutilement les appartements pour trouver M. de Maussion ; ensuite ils s'introduisent dans l'église des Jacobins, profanent le sanctuaire, et se retirent en proférant des discours les plus incendiaires.
Gomme il fallait bien un motif pour exciter la populace, Bordier et son complice lui faisaient accroire que les négociants de Rouen avaient d'immenses magasins de blé caché dans des souterrains, et qu'il fallait faire comme à Paris, couper les tôtes. Pour victimes, ils désignaient une douzaine de négociants les plus recommandables de cette ville. Il fallut prendre une mesure sévère pour s'opposer à ce soulèvement. Bordier fut arrêté le 5 août à 2 heures, au moment de son dîner, et conduit au bureau perma-
nent do la police, où il resta en chartre privée jusqu'à 6 heures.
Le corps municipal et électoral s'étant rassemblé, on fit subir un interrogatoire à Bordicr sur les motifs qui l'avaient amené à Rouen, et sur la conduitQ qu'il avait tenue depuis son arrivée; il se défendit mal, prétexta être venu dans cette ville pour voir M. Mole, qui traitait alors de la direction du théâtre des Arts, et assura qu'il était d'accord avec ce directeur pour donner quelques représentations.
Les dépositions qui venaient en foule contre Bordier, la déclaration de M. Mole qui assura ne l'avoir point vu, déterminèrent l'assemblée à le faire écrouer à la conciergerie ; il était huit heures du soir. Jourdain apprenant la détention de son ami projette de l'enlever à main armée de la prison. En effet, sur les minuit il se porte vers la conciergerie à la tête d'une foule de Garabos, en force l'entrée, enlève Bordier, le conduit au Vieux Palais, où on lui sert à souper, et à cinq heures du matin, il le fait partir pour Paris, par la diligence.
Le bruit de l'évasion de Bordier s'étant répandu dans la ville, le corps municipal et électoral se réunit dès six heures du matin : à sept heures, l'on invite M. le marquis d'Herbouville, colonel des volontaires patriotes,à se rendre à la séance.
L'assemblée lui témoigne son mécontentement de la fuite de Bordier et lui intime l'ordre de le faire arrêt-er partout où on pourra le saisir.
M. d'Herbouville fait partir sur-le-champ quatre officiers de son corps dans une berline à 6 chevaux ; ils rejoignent Bordier àMagny où il soupait. Ramené
à Rouen, il est de nouveau écroué à la conciergerie. Le même jour, Jourdain fut livré par ses propres soldats.
Le procès de Bordier et de Jourdain s'instruisit de suite devant M. Gambon de Villemont, prévôt général, et le sieur Flambart, lieutenant-général de la maréchaussée de la Haute-Normandie, et dura douze jours. Les accusés atteints et convaincus d'avoir tenu des propos séditieux dans la ville et d'avoir excité le peuple à la révolte, furent condamnés à mort, le vendredi 21 août. Le jugement portait : Pour punition et réparation de quoi, lesdits Bordier et Jourdain, condamnés à être pendus et étranglés, jusqu'à ce que mort s'en suive, à une potence qui, en effet, sera plantée à l'entrée du pont sur le quai de cette ville, où ils seront conduits par l'exécuteur des sentences criminelles, dans un tombereau, pour leurs corps morts, après être restés exposés vingt-quatre heures, être ensuite portés aux fourches patibulaires.
M, Bailli, maire de Paris, écrivit à l'administration municipale en faveur de Bordier ; M. Moreau de Saint-Méry, président du corps électoral, lui adressa une lettre menaçante pour qu'elle rendît Bordier à la liberté ; le Garde des sceaux écrivait également pour qu'on lui envoyât les pièces du procès, en ordonnant de suspendre l'exécution. Ges lettres parvinrent le matin à onze heures; l'administration répondit négativement, et à cinq heures les criminels n'existaient plus.
Il n'y a pas de doute que cet acte de sévérité maintint la tranquillité dans la ville, dont la population était très disposée à commettre, comme celle de Paris, tous les désordres utiles à la faction d'Orléans.
Bordier entendit prononcer son arrêt avec fermeté, et marcha au supplice d un air tranquille. Sur sa route, il salua les comédiens de sa connaissance. Arrivé au pied del'échafaud, il embrassa Jourdain en lui disant : « Tu causes ma mort, et je te pardonne. » Jourdain voulut répliquer :« Ce n'est point le moment des explications, a-t-il dit, il faut mourir sans faiblesse. Je meurs innocent ; je meurs pour la patrie. »
Le 2 frimaire de l'an I, le Conseil général de la commune de Rouen prit une délibération pour réhabiliter la mémoire de Bordier et Jourdain. Le lendemain, tous les corps administratifs et judiciaires, les membres de la Société populaire, les acteurs et les actrices des deux théâtres et une foule immense de peuple se rendirent au lieu de l'exécution. Les têtes de ces deux prétendus martyrs de la liberté, très soigneusement conservées par M. Saumonier, chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu de Rouen, furent déposées sur un autel élevé à l'endroit où ils avaient perdu la vie et sur les quatre faces duquel on lisait cette inscription :
A Bordier et Jourdain, martyrs de la Liberté !
Vous vivez dans nos cœurs.
Les patriotes sont immortels.
Vos âmes seront vengées.
Lorsque le greffier eut lu à haute et intelligible voix la délibération du Conseil municipal de la commune qui réhabilitait la mémoire de Bordier et Jourdain, plusieurs fonctionnaires publics : Ribié, directeur du théâtre de la République, et l'aumônier pro-
noncèrent chacun un discours, conformément aux idées du moment.
M. de Fontenay, maire de Rouen, termina cette cérémonie en déclarant qu'à l'avenir le port de Rouen porterait le nom de ces deux martyrs de la liberté, et qu'il serait placé une inscription pour transmettre à la postérité le souvenir de cette fête civique.
On donna au quai de Paris le nom de quai Bordier et à celui du Havre, le nom de quai Jourdain ; dénominations qui ont subsisté jusqu'en 1795.
Dumouriez arriva le 20 juillet à Cherbourg : il était temps. Les nouvelles de la levée de la milice nationale étaient arrivées, apportées par dos émissaires qui excitaient les ateliers ; le peuple était en fermentation; les notables de la ville étaient dans la plus grande inquiétude, et ils attendaient" avec impatience le général Dumouriez, qu'onze ans d'habitude faisaient regarder comme citoyen, et comme le fondateur de la ville. Il passa la soirée avec le duc de Beuvron ; ils raisonnèrent beaucoup sur la nécessité de se résigner de bonne grâce à une insurrection que la moindre résistance ferait dégénérer en une révolte sanglante.
Dès qu'il fut rentré chez lui, il reçut une députation des bourgeois qui lui annoncèrent que, pendant la journée, ils avaient empêché le peuple de prendre les armes tumultuairement, sous prétexte de la levée de la milice nationale ; qu'ils avaient représenté à leurs concitoyens que tout mouvement extraordinaire dans la bourgeoisie, qui pouvait au plus mettre deux ou trois mille hommes sur pied, en attirerait un
dangereux de la part de huit à dix mille hommes répandus dans les ateliers, dans les carrières et dans le port; que non seulement les caisses des travaux, mais leurs propriétés, pourraient devenir la proie de ces étrangers, la plupart inconnus et suspects; qu'ils leur avaient conseillé d'attendre leur général qu'ils regardaient comme leur père, qui arrangerait la levée de la milice nationale d'une manière propre à assurer la tranquillité de la ville , que non seulement la multitude avait adopté cet avis, mais qu'elle avait décidé unanimement de le nommer commandant de la milice nationale; qu'ils étaient chargés de venir lui proposer cette place, et qu'ils le suppliaient de ne pas la refuser.
Il sentit qu'il y aurait un grand danger pour la chose publique et pour lui-môme dans le refus d'une place honorable, en ce qu'elle marquait l'entière confiance du peuple en lui, malgré son grade et son autorité militaire sur une garnison de plus de trois mille hommes. Son acceptation allait réunir dans ses mains tous les pouvoirs et le mettre en état de contenir la populace et les étrangers. Il alla, dès la pointe du jour, en prévenir le duc, qui d'abord en parut très satisfait, mais qui, par la suite, en a été très jaloux.
Le 21 juillet, sur les dix heures du matin, le peuple s'assembla dans l'église. Dumouriez prévint les commandants militaires de tenir les troupes prêtes en cas de besoin, sans cependant montrer d'inquiétude, et il fit dire aux magistrats de s'assembler dans la ville. Une heure après, le peuple l'ayant nommé par acclamation commandant général, des députés vinrent le chercher; mais à peine fut-il dans la rue, qu'une
grande foule accourut au-devant de lui avec un drapeau national qui avait été fait pendant la nuit et sur lequel on avait mis pour devise : Vivre libi^e ou mourir. Le peuple le porta dans l'église, où il fut reçu par le clergé ; il fit prier les magistrats de s y trouver, et dès que cette assemblée eut acquis une espèce de dignité; il fit faire silence, et il annonça au peuple :
« Que cet acte de l'armement de toute la nation « devait produire l'assurance de Tordre et d'une liberté sage ; que n'ayant point d'ennemis extérieurs, et leurs frères, les troupes de ligne, citoyens comme eux, étant dans les mômes principes, ils ne devaient se regarder armés que contre les brigands et les désorganisateurs ; qu'ils ne devaient rien se permettre qui ne leur fût ordonné par leurs législateurs assemblés à Versailles ; que les troubles entre cette auguste assemblée et le roi étaient cessés.
« Que les perfides conseillers étaient en fuite, ou punis ; que la capitale était calme ; que les législateurs continuaient leurs travaux avec tranquillité; qu'ils devaient jurer sur ce drapeau, devant le Dieu des armées, devant leurs magistrats et leur clergé, de maintenir la même sûreté et tranquillité à Cherbourg; que tout mouvement irrégulier serait une sédition et un attentat contre la liberté ; que lui-même jurait de se servir de l'autorité dont leur confiance l'avait honoré, pour faire punir de iftort tout perturbateur du repos public. »
Alors le serment fut prononcé à l'unanimité, et on dressa procès-verbal de cette cérémonie, qui fut réellement imposante. Au sortir de Téglise, le comman-
dant général engagea tous les citoyens à venir avec lui, les magistrats, le clergé, le drapeau auprès du duc de Beuvron, à l'abbaye, à un quart de lieue de la ville, où tous les chefs militaires s'étaient réunis auprès du commandant en second de la province.
On se mit en marche sans armes ; le duc sortit de Tabbaye, vint au-devant avec son cortège ; Dumouriez lui dit :
« Monsieur le duc, je vous amène le peuple de « Cherbourg armé pour la défense de la liberté et des « lois. Il m'a choisi pour son commandant ; nous « venons tous vous assurer que, convaincus de la « droiture de vos intentions pour la gloire et le bon- « heur de la nation française, nous exécuterons vos « ordres avec le plus grand zèle, et nous concourrons « avec les braves troupes de ligne, au maintien de la « tranquillité des propriétés et de la liberté. »
Le duc répondit fort noblement ; on le mit sous le drapeau avec le commandant général, et ils revinrent ensemble en ville au milieu des acclamations et de l'allégresse universelles.
Le plus grand calme régna pendant toute la journée, le peuple montrait une joie pure et sage ; tous les chefs, tous les corps se félicitaient avec cordialité, lorsqu'à six heures du soir des femmes des faubourgs et quelques hommes s'assemblèrent devant l'Hôtel-de- Ville, et demandèrent la diminution du prix du pain. Dumouriez averti s'y transporta et parvint à les dissiper, en leur prouvant que le pain, qui n'était qu'à deux sous et demi, ne pouvait pas être diminué sans occasionner une trop grande perte pour les fermiers, qui n'apporteraient plus de blé au marché ;
que par là ils se procureraient eux-mêmes la disette Les agitateurs, qui virent que leur coup était manqué, employèrent une autre ruse qui leur réussit.
Le maire de la ville, nommé Garantot, réunissait en môme temps les deux charges de lieutenant de police et de subdélégué de Tintendance. C'était ce qu'on appelle communément un honnête homme, c'est-à-dire, de ces hommes qui ne troublent point la société, parce qu'ils n'en ont pas besoin. Il était très riche, encore plus avare, borné, timide et très dur pour le peuple. Il passait pour avoir plus de cent mille livres d'argent comptant caché chez lui. Des séditieux se rassemblèrent devant sa maison. Dumouriez y coufUt; mais pendant qu'il était occupé à la sauver du pillage, une autre troupe alla demander la diminution du pain au duc de Beuvron et les clefs des magasins de blé : il eut la faiblesse de tout accorder.
Ce succès enhardit la canaille dont le nombre grossit ; elle arrive dans la cour de la maison du maire où, monté sur un perron, Dumouriez haranguait le peuple, qui l'écoutait avec complaisance. Ges^ coquins le chargent d'injures, disent qu'il est un traître, un aristocrate ; qu'il les trompe ; que le duc de Beuvron est un honnête homme qui a entendu leurs justes réclamations, et pour preuve un gros matelot hollandais montre les clefs du magasin de blé.
La position de Dumouriez était alors très critique ; il n'avait avec lui qu'un sergent et quatre fusiliers de garde du régiment de la reine qu'il avait fait venir pour sauver cette maison ; un exempt de maréchaus-
sée, deux ou trois magistrats (car le pauvre Garantot n'avait pas osé se présenter), et quatre officiers qui l'avaient suivi. Il juge que s'il cède, il perdra tout son crédit, passera pour un traître et sera la première victime de ces coquins. Il prend un parti téméraire, mais le seul qui convînt à la rapidité et au danger de la circonstance. Il s'écrie : EnfanSy si le duc de Beuvron a ordonné la diminution du prix du pain, il sera diminué^ mais vous êtes trompés par des séditieux : voilà les clefs de vos magasins entre les mains d^un étranger.
Il s'élance en même temps du perron, fend la foule, prend le matelot à la gorge et crie : Rends-moi ces clefs, coquin, ou tu es moiH, Le matelot, tc^t effrayé, lâche les clefs que Dumouriez remet à l'officier de garde, en disant au peuple : Je suis votre père, je vous réponds des magasins : je vais prendre les ordres du duc de Beuvron, je conjure tous les bons citoyens de garder cette maison jusqu^à mon retour, — Nous y consentons, disent-ils tous, mais à condition que vous ramènerez le maire, afin quHl dresse VordonnancCf jpour que le pain soit à deux sous, — Eh bien, jurezmoi que vous ne lui ferez pas de mal, — Nous le j wons.
Il va trouver le duc de Beuvron qui lui avoue sa faiblesse ; il n'y avait pas de remède ; on tire Garantot de sa cachette; il le prend sous un bras, Boisgelin, gendre du duc de Beuvron, sous l'autre, et on l'entraîne vers sa maison plus mort que vif ; quand ils en sont à vingt pas, ils la voient livrée au pillage le plus affreux. Il remet Garantot à Boisgelin pour qu'il le sauve ; il court sur la place d'armes qui était très voisine ; il y avait fait venir à tout hasard un piquet
de cinquante hommes ; il mène le piquet vers la maison. Parmi ces pillards étaient beaucoup de soldats, en sarraux de travailleurs, do différents régiments ; le piquet murmure, refuse l'obéissance à son général et à ses officiers, et jure qu'il ne tirera pas sur le peuple ; le pillage s'achève ; les soldats rient et plaisantent et laissent passer les pillards avec les meubles. Cette troupe de bandits, dans laquelle étaient beaucoup dé femmes et quelques soldats, était d'environ quatre à cinq cents personnes.
Alors il fait battre la générale. Gomme il avait d'avance désigné tous les postes, chaque corps s'y rendit : mais les soldats jurèrent toujours qu'ils ne se mêleraient de rien, et leur présence inactive ne faisait qu'encourager les bandits. La milice nationale était créée ; elle seule aurait pu s'opposer au désordre, mais elle n'était point organisée, point armée, point divisée en compagnies. Ainsi, tous ceux qui la composaient s'enfermèrent chez eux pour veiller à leur propre sûreté. La ville resta pendant quatre heures dans la confusion ; heureusement les travailleurs extérieurs ne s'en mêlèrent pas.
Enfin, sur les dix heures, quelques citoyens reprirent courage et s'armèrent ; alors la honte s'empara des soldats qui dirent que, si les citoj^ens voulaient marcher à leur tête, ils viendraient bientôt à bout des bandits. Les soldats avaient une espèce de raison, ils ne pouvaient pas les distinguer eux-mêmes, et ne voulaient pas tirer sur les vrais citoyens.
La bande en était alors au pillage de la troisième maison, et au milieu de ses excès son crime tombait sur trois personnes dont le peuple avait réellement
raison d'être mécontent. Le premier était Garantot, homme dur et avare ; le second un échevin, nommé Chante -Renne, négociant et armateur, qu'on accusait d'avoir jadis spolié un vaisseau très riche ; le troisième était un marchand de grains, nommé Mauger, grand usurier. A la vérité, cette bande avait tenté d'attaquer les caisses des entrepreneurs et la maison du commandant-général où était le drapeau national, sous prétexte de le prendre pour lui servir de ralliement. Us avaient été repoussés et un des brigands avait été blessé d'un coup de baïonnette dont il mourut dans la nuit.
Ce fut dans cette troisième maison qu'ils furent enveloppés; un d'eux fut précipité d'un troisième étage et mourut sur-le-champ. On arrêta cent quatre» vingt-sept hommes et trente-neuf femmes. Dumouriez se garda bien de les faire mettre dans la prison publique qui aurait pu être forcée. Il fit vider sa remise, son écurie et son bûcher, et il les enferma bien garrottés avec une garde de cinquante hommes d'infanterie, et d'autant de citoyens. Le lendemain matin, il fit lier tous les hommes, deux à deux, le long d'un grand mât qui en tenait une enfilade d'une soixantaine; il avait des chaloupes toutes prêtes ; il les fit embarquer et les fit mettre à fond de cale de deux vieux vaisseaux de guerre qui étaient en rade pour le service des travaux ; il fit enfermer les femmes dans une vieille tour de la ville.
Il envoya chercher le lieutenant de la maréchaussée de la presqu'île, qui demeurait à Goutances, et le bourreau de Gaen. Il organisa la milice qui ne portait pas encore le nom de garde nationale, la divisa en
vingt et une compagnies dont trois matelots et charpentiers pour la garde particulière du port. Le magistrat fut renouvelé à la nomination du peuple et prit comme dans les autres villes le nom de Conseil provisoire, réunissant toutes les autorités.
Le lieutenant de la maréchaussée et le bourreau étant arrivés, il réfléchit mûrement sur la manière dont il s'y prendrait pour punir ce crime qu'il ne voulait pas laisser sans vengeance. La justice prévôtale était trop arbitraire pour convenir au régime de la liberté, et, s'il les eût livrés à ce tribunal, on lui aurait reproché leur punition comme un acte de despotisme. Il prit le parti d'assembler sur la place le peuple sous les armes ; il lui présenta le lieutenant de la maréchaussée, et dit :
« Citoyens, un grand crime a déshonoré Cherbourg î « nous avons tous (promis de ne pas le laisser im- « puni. C'est vous qui êtes offensés, c'est à vous à a juger les coupables. On suivra la forme prévôtale « pour l'instruction du procès, mais le lieutenant ne « sera qu'indicateur de cette forme, la plus^ convena- « ble dans cette circonstance, parce qu'elle est la « plus expéditive. Choisissez dans l'ordre des avocats « douze juges et un assesseur. Ils instruiront le proie ces, ensuite je vous rassemblerai, on vous en rendra « compte, et vous prononcerez. »
Il fit écrire sa proposition et demanda par écrit le vœu public par oui et non. Cette forme fut adoptée. Huit jours après, il rassembla le peuple qui prononça le jugement dans la même forme. Les deux chefs d'émeute furent pendus : ils étaient du pays, et. voleurs de grand chemin. Dix furent fouettés, marqués et
envoyés aux galères de Brest. Tous les autres furent bannis, et, par une recherche exacte des gens sans aveu que Ton fit dans les carrières, ce bannissement fut étendu à deux cent cinquante hommes. Quatre femmes furent fouettées, marquées et envoyées à la maison de correction de Gaen.
Un marchand de grains de Bernay nommé Conard ayant acheté une certaine quantité de blé chez un paysan nommé Hébert, malgré la défense faite aux marchands blatiers, par le parlement de Normandie, de se foiirnir ailleurs qu'au marché, fut condamné à une amende de trois mille livres. Le peuple de la ville de Bernay, considérant Conard comme un accapareur, s'était emparé de sa personne et de celle d'Hébert, vendeur, pour les faire pendre. H y avait du danger, de la part du juge, à renvoyer ces deux particuliers ; mais les habitants de la campagne voulant se soulever si on ne les renvoyait pas, on envoya demander les ordres de l'Assemblée nationale.
La ville de Vernon était gouvernée par un maire et des échevins nommés par le roi. Dans les derniers troubles, le maire et les échevins s'absentèrent tous, excepté un seul, qui s'associa différents particuliers pour former un conseil. Le premier acte de ce tribunal fut un acte de bienfaisance. Le second en fut la confirmation ; mais les communes n'y furent pas appelées. Cette convocation causa des murmures : le peuple s'assemble, et il s'établit un comité provisoire qui fait disparaître l'ancienne municipalité et l'ancienne milice bourgeoise pour en créer une nouvelle et l'on s'empara de l'Hôtel-de-ville.
Le comité provisoire est opposé à l'ancienne municipalité.
L'un et l'autre demandent réciproquement à l'Assemblée nationale sa destruction.
- Mais les choses n'en restent pas là, le comité provisoire croit devoir s'attribuer le pouvoir législatif, le pouvoir judiciaire, le pouvoir exécutif. Enfin ce comité devient despote. -
Ce comité fait imprimer un placard qui est divisé en deux chapitres : le premier chapitre ne contient aucune disposition extraordinaire, il est même sage.
Le second est intitulé Intérêt général. Il y est ordon- ^ né à tous les laboureurs de se rendre à l'Hôtel-deville pour y déclarer la quantité de grains qu'ils pourront fournir à la ville, sinon ils seront déclarés accapareurs ; défense, sous peine d'être déclarés accapareurs, aux laboureurs de vendre chez eux et aux étrangers, et de conduire leurs grains hors de leur territoire.
Il est ordonné aux laboureurs des environs de Yernon de faire battre et de fournir la halle sous peine de 50 livres d'amende et de prison.
En vertu de ce placard, deux curés ont été forcés par une garnison à envoyer leurs grains aux halles de Vernon ; il y a eu des amendes, des décrets, des emprisonnements, comme objet de ressort de la haute police *.
. « Il y eut le 3 juillet une émeute à Dieppe, à l'oc-
* Pour les troubles de Vernon, voyez Boivin-Ghampeaux. — Notices historiques sur la Révolution dans le Département de l'Eure, p. 89. . . .
casion des blés ; elle commença à six heures du soir, et elle se termina au moment où le Juré-Crieur de la Ville annonça qu'on ouvriroit le lendemain les magasins et qu'on distribueroit de Targent, du pain et du bled. Le lendemain, les magasins furent en effet ouverts ; mais le bled s'en trouvant avarié, le Peuple ne fut pas satisfait et il alla piller onze magasins qu'on dit appartenir à des Accapareurs. Le bataillon de Béarn resta toute la journée sous les armes ; mais il n'exerça aucune violence. On craignoit une nouvelle émeute pour le 7. On prétendoit que les babitans de la campagne dévoient se joindre à ceux de la Ville, pour piller d'autres magasins que le Peuple regardoit comme approvisionnés par des Accaparemens. On est étonné que de pareils malheurs arrivent dans un Port de mer, où les Navires qui visent à obtenir des primes, viennent décharger des grains en abondance ; mais ceux qui voyent tout en fraude supposent que ces Navires, après avoir débarqué ces grains, les rembarquent clandestinement, et vont dans un autre Port obtenir des primes nouvelles. Ils prétendent aussi que la fureur de l'accaparement s'est portée jusqu'à arrher les blés de Normandie qui sont encore sur pied. Une révolte au môme sujet s'est manifestée le 4 dans la Ville d'Eu à six lieues de Dieppe.» (Courrier d^ Avignon, 7i, 57 ,)
L'intendant d'Alençon écrit le 18 juillet 1789 : « Je ne dois pas vous laisser ignorer les émeutes multipliées que nous éprouvons dans toutes les parties de ma généralité..,, l'impunité dont on se flatte, parce que les juges craignent d'irriter le peuple par des exem-
pies de sévérité, ne fait que Tenhardir. Des malfaiteurs, confondus avec des honnêtes gens, sèment des bruits faux contre des particuliers, qu'ils accusent de cacher des grains ou de n'être pas du tiers-état, et, sous ce prétexte, fondent sur les maisons de ces gens, où ils pillent tout ce qu'ils trouvent, et qui n'évitent la mort que par la fuite. » Aussi le 24 juillet écrit-il que dans sa province « bientôt les droits du Roi ne seront plus payés nulle part. »
Le 4 Août, le régiment de Salis-Samade reçoit ordre, dans la nuit, de laisser cinq compagnies à Pontoise, et de se rendre avec le reste à Écouis, ^n Normandie, sur la route de Rouen ; quatre compagnies seulement restèrent dans ce bourg, et les autres furent placées dans des fermes voisines. Cette troupe harassée par un service très rude, et ensuite par une marche de 15 lieues en bien moins de 24 heures, se flattoit de respirer un peu dans cette position, lorsque dans la môme nuit il lui vint un ordre de M. le Marquis d'Harcourt, qui commande en Normandie, de se rendre en toute diligence à Rouenoù le désordre étoit considérable. Le régiment y vole, avec le plus grand zèle, et y arrive encore à quatre heures du soir. Le Général leur dit, en autant de termes, à leur arrivée : Messieurs, le salut du Boyau-me est confié à votre régiment ; Paris vit du jour à la journée ; si le pain y manque un seul jour, figurez-vous les maux qui en résulteront, et qui se propageront dans tout le Royawne. Pour empêcher donc que le pain ne vînt à manquer à la Capitale, il étoit indispensable que les approvisionnons qui lui venoient du côté de
la'mer, fussent mis à Tabri des pillages qu'ils avoient déjà éprouvés ; il falloit conséquemment que ces convois fussent escortés par une troupe accoutumée depuis long-temps à une discipline inébranlable, en état de résister à la plus grande fatigue, et conduite par des Officiers expérimentés, zélés et intelligens. On étoit mécontent des escortes fournies auparavant à ces convois ; on présuma que le régiment de Salis- Samade, qui venoit de sauver Pontoise et les approvisionnemens qu'elle renfermoit pour Paris, que M. Bailly et M. le Marquis delaFayette avoient fortement sollicité le Roi d'y laisser, qui, enfin, s'étoit fait connoître si avantageusement, rempliroit beaucoup mieux une mission aussi pénible qu'elle étoit importante ; et ceux qui la lui remirent ne furent point trompés dans leur confiance en un corps dont la réputation étoit depuis long-temps aussi bien établie. M. le Marquis d'Harcourt fit rester sept compagnies à Rouen, et en détacha trois, avec l'Etat-Major, à Yvetot, une à Gaudebec et une à la Bouille. Toutes ces Compagnies n'ont cessé depuis lors de fournir aux convois de grains pour Paris, des escortes par terre et par eau ; les premières, sur la route de Rouen au Havre ; et les secondes de Rouen à Gonflans
Le procureur de l'élection de Falaise écrit, le 27 juillet, que la populace veut hacher en morceaux le directeur des aides.
Falaise, 12 Août 1789.
Plus de trois cents paysans armés de faulx, de fourches et de fusils, se sont transportés, ces jours derniers,
à l'Abbaye de Villers-Ganivet, près de Falaise, et après en avoir enfoncé les portes-, ils ont brûlé les archives et se sont emparés du linge et de l'argenterie qu'ils ont pu trouver. Pendant qu'une partie de ces forcenés pillait ainsi l'Abbaye, le reste de la troupe tirait des coups de fusil sur les domestiques, et menaçait d'égorger l'Abbesse qui était madame de Marat. Cette dame s'est jetée plusieurs fois à leurs genoux pour tâcher de les attendrir. Quelques personnes ont été tuées, et, dans ces moments d'horreur, madame de Marat criait à ces furieux : « Tuez-moi, mais épargnez du moins ce que j'ai de plus cher. » En effet, outre les religieuses du couvent, elle avait dans son Abbaye trois de ses sœurs, dont l'une est madame la marquise de Pezai, aussi connue par sa beauté que par ses vertus.
On ne peut trop admirer le courage sensible et généreux de madame l'Abbesse qui est très jeune encore. Toutes ces horreurs n'ont fini • que lorsque M. le comte d'Aubigni, à la tête d'une compagnie de cavalerie; s'est jeté, le sabre à la main, sur ces furieux et les a mis en fuite.
Ah ! combien toutes ces calamités font désirer aux bons citoyens de voir renaître l'ordre et la tranquillité et de n'être plus exposés à cette licence effrénée , devenue générale dans tout le royaume, et qui est l'abus inévitable d'une liberté que le peuple est incapable d'apprécier, et dont il paraît si peu digne de jouir.
Rapport fait le 5 août à l'Assemblée nationale de la détention de M. le Duc de la Vauguyon, et de l'avis du Comité de renvoyer cette affaire au pouvoir
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exécutif, sauf les raisons qu'aurait le Comité d'informations de s'y opposer :
M. de Mirabeau a prétendu que si l'Assemblée regardoit ce fait comme affaire de Police, la décision devoit être renvoyée au Roi ; mais que si la chose intéressoit le droit Public, on devoit faire garder au Havre M. de la Vauguyon, comme présumé d'être entré dans une conspiration.
M. l'abbé Sieyès avoit opiné à renvoyer au pouvoir exécutif. Suivant un autre Député, on devoit ne pas relâcher M. de la Vauguyon, mais s'en servir à découvrir ses complices.
Cet avis ayant causé assez de rumeur a été combattu et rejeté, et celui du Comité de Rapport a prévalu.
Au Havre, les habitants ayant appris que quatre cents hussards avaient été embarqués à Honfleur pour venir renforcer la garnison de la ville, attaquèrent l'arsenal de la marine, forcèrent les portes, s'armèrent et pointèrent les canons sur la jetée et forcèrent les vaisseaux, porteur ds eshussards, à se retirer.
Le mercredi 5 août, M. le Comte d'Antraigues, au nom du Comité de Rapport, a rendu compte do l'attaque d'un bateau de grains destinés pour Paris, et escorté par la Milice Bourgeoise d'Elbeuf. Le peuple de Louviers a arrêté ce transport.
Cette violence et tant d'autres dont le récit déplorable frappe les oreilles de l'Assemblée depuis quinze jours, ont fait naître un projet d'Arrêté sur lequel les opinions se sont partagées. Les uns demandoient que la Milice Bourgeoise seule, et les Tribunaux s'oppo-
sassent aux excès et voies de fait; d'autres, qu'en outre, on autorisât les Juges et Baillis, Sénéchaux, etc., à requérir le secours de Troupes réglées. Ce dernier avis a prévalu.
« Depuis cinq mois, écrit l'assemblée municipale de Louviers, à la fin du mois d'Août, il ne s'est point présenté de labo ureurs aux marchés de cette ville. Jamais, quoique de temps à autre il soit survenu des chertés considérables, l'on a' avait vu arriver un pareil événement. Au contraire les halles abondaient toujours, en proportions du haut prix ides grains. » En vain la municipalité ordonne aux quarante-sept paroisses environnantes de la fournir de blé ; cellesci n'en ont cure ; chacun pour soi, chacun chez soi ; l'intendant n'est plus là pour faire fléchir Tintérôt local sous l'intérêt public.
Dans un château dont on ne trouva point le seigneur on prit l'homme d'affaire, on le mit nu, on l'approcha d'un grand feu ; on lui brûla la plante des pieds pour le contraindre à livrer les titres de son maître.
Auprès d'Argentan, la marquise de Saint-Aubin, après avoir vu brûler tous ses papiers, s'entendit condamner à être brûlée elle-même. Heureusement, elle fut tout à coup abandonnée par ses bourreaux, pressés d'aller faire ailleurs une semblable expédition. Ils se transportèrent chez le marquis de Falconet. Ils le trouvèrent • étendu sur un sopha ou une paralysie qui lui ôtait l'usage de tous ses membres, le tenait immobile. Ils enfoncèrent ses armoires, prirent tous ses titres, allumèrent un grand feu, et y jetèrent tous ses papiers.
Ils vinrent ensuite chercher le malade, le mirent luimême sur le bûcher et s'en allèrent. Des paysans qui accoururent, le retirèrent des flammes ; il eut un pied et les deux mains brûlés. Le lendemain, on revint chez lui, et on le força, quoique mourant, de se rendre chez un notaire pour renoncer à ses lettres de marquis, et à tous ses droits : « Eh ! monsieur, lui disait-on, vous n'êtes pas plus grand seigneur que le roi qui s'est déclaré du tiers -état. »
Dans une autre ville un gentilhomme paralytique, abandonné sur un bûcher, a été retiré les mains brûlées.
Mercure de France. 1789. Août 198, 204. Septembre, 163, 343.
Supplément 3.
Moniteur. Réimpression, î. 506.
H. Taine. OHgines....y 1. 72, 91.
Montjoie. Conjuration.... Orléans, II. 107.
Dumouriez. Mémoires^ II. 39, 42.
Journal de la Correspondance de Nantes, II. 161.
Bulletin de Versailles, no 26.
A. Langlois. Lettres sur la ville de Rouen, 583.