ORLÉANAIS
Un Volontaire d'Orléans nous écrit, que le samedi 45 août, 88 brigands, se disant moissonneurs, se présentèrent à Bascon en Beauce, et le lendemain à un château voisin, où ils demandèrent, sous une heure, la tête du fils du Seigneur, M. Tassin, qui ne se . racheta <}ue par une contribution de 1200 livres et le pillage de ses caves. Des Troupes bourgeoises à pied et à cheval, de la Maréchaussée, des Soldats du Régiment Royal-Comtois, et des Cavaliers de Royal-Roussillon , donnèrent la chasse à ces brigands, dont on portoit le nombre à 2,000 ; il étoit sans doute fort exagéré. On en prit 45 dans les bois ; ils seront jugés incessamment.
M. Tassin, vieillard octogénaire^ à qui les soldats du détachement vinrent rapporter 15 louis arrachés aux brigands, voulut leur en faire accepter 25 : douze d*entre eux les portèrent au Comité, en priant do les distribuer aux pauvres d'Orléans.
Orléans, !«' septembre 1789. « Le peuple, chez nous, est dans un état complet d'ébullition révolutionnaire. Il s'obstine à ne pas recevoir un régiment de cavalerie indispensable au maintien de Tordre. M. Miron de Pont-le-Roi, notre lieutenant de police, est en fuite. Un de nos principaux échevins, M. Alix de la Picardiôre, et M. Tassin de Villepierre, avocat général, ont dû également quitter la ville pour ne pas être massacrés. Au milieu de ces désordres, nos officiers municipaux donnent des preuves de dévouement et d'énergie. De toutes parts on arrête les perturbateurs, et les prisons se remplissent de plus en plus chaque jour.
« Mais, si les troupes n'arrivent pas, il est craindre que le peuple ne délivre ces dangereux captifs et ne les jette sur nous, la torche dans une main, dans l'autre le couteau. »
24 septembre.
Orléans vient d'essuyer une nouvelle et vive commotion. Elle a eu sa source, comme bien d'autres, dans l'approvisionnement de la Ville, et dans l'indépendance de toute autorité, qu'exerce le Peuple en une infinité de lieux.
Cinq cents Paysans armés ont arrêté, le 12, toutes les voitures venant de la Beauce : on a envoyé, sur les dix heures et demie, 150 Cavaliers ; un deux a été blessé, ils ont fait feu, et sabré ; il y a eu 5 à 6 Paysans de tués, sans compter les blessés. Pareil tumulte à la porte Magdelaine et à celle du Pont. Sur les 4 heures, il y a eu un feu roulant d'une minute, suivi de quelques coups isolés ; à quatre heures trois quarts, une seconde décharge très-précipitée ; et en-
lin, à cinq heures un quart, une nouvelle décharge, également suivie de quelques coups épars. L'affaire s'est passée dans la rue Dauphine, vis-à-vis de l'Eglise de Saint-Marceau, entre les Paysans, les Volontaires et quelques Soldats de Royal-Comtois, Le nombre des morts et blessés est considérable.
Au moment où les cœurs souriaient à l'espérance d'un meilleur avenir, un cri général se fit entendre ; des brigands se répandaient dans les campagnes, pillant, massacrant, mettant tout à feu et à sang ; tout le monde les avait vus, reconnus, dans tels champs, dans tels bois, sur telle route; ils vont venir,.. Ils arrivent! s'écriait-on. La peur gagne toutes les âmes; on se rassemble en désordre, on s'arme, on s'organise; une garde nationale est formée. Lelarge, ancien major, est improvisé commandant ; Burin, Morisset- Rouet, Chevallier-Perreau, Lorieux, Salbrunn, sousofflciers; on reste jour et nuit sous les armes ; puis, las d'attendre les brigands, on marche à leur rencontre, on les cherche, on ne les trouve nulle part... on en fut quitte pour la peur éprouvée, comme on sait, dans toute la France au même instant ; cette expression la peur a, depuis cette époque, une signification politique bien comprise.
L'efiTroi s'était tellement répandu dans les campagnes, que la ville de Saint-Aignan fut encombrée de fuyards; on y vit arriver, en toute hâte, M. Amelot, seigneur de la terre du Gué-Péan, commune de Monthou-sur-Cher, avec toute sa famille, traînant avec elle une lessive entière, encore tout humide, chargée dans des voitures avec les meubles et effets les plus
i96 LES ÉMEUTES
précieux.. Un autre M. Amelot et sa femme, venant de Paris dans une voiture particulière, se dirigeant à sa terre de Ghaillou, près Châtillon-sur-Indre, furent incontinent arrêtés par la garde nationale, dans la ferme croyance que ces deux voyageurs n étaient autres que le roi et la reine quittant la France sous des noms supposés ; la méprise fut bientôt reconnue.
Après la panique, on retomba dans la disette ; 2,000 fr. furent réalisés par souscriptions volontaires pour achat de grains ; on put enfin s'en procurer; mais la distribution éprouva de grandes difficultés ; on n y parvint qu'à l'aide du concours de la milice bourgeoise, à laquelle on donna de nouveaux chefs, MM. Ducanel, colonel, et Lelarge, major.
Cependant les affaires se compliquaient , la révolution avait éclaté : cette lutte incessante entre le pouvoi)^ ei\e (b'oit, dont notre génération ne verra pas le terme, venait de commencer dans la capitale, sentinelle avancée de la France dans toute guerre de principes. Depuis la journée du 14 juillet, une effervescence toujours inquiète et souvent turbulente agitait tous les esprits ; les pouvoirs qui gouvernaient la France étaient loin d'être homogènes ; une certaine tiédeur révolutionnaire animait déjà quelques-uns; la création d'une administration plus active et plus populaire se faisait sentir.
Cependant une affreuse disette, résultat d'un hiver excessivement rigoureux et peut être aussi de la malveillance, ajoutait aux craintes des émeutes ; il fallait les prévenir. Pour atteindre ce but salutaire, la ville de Saint-Aignan, à l'instar de presque toutes les villes du royaume, créa dans son sein (4 septembre) un corps
municipal avec le titre de comité permanent , composé de vingt et un membres, auquel furent attribués provisoirement tous les pouvoirs administratifs de police.
Chartres, 28 juillet 1789.
Le mercredi 22 juillet, on leva dans la ville de Chartres une milice bourgeoise, destinée à monter la garde. Le lendemain 23, les bourgeois se rendirent, à sept heures du matin, dans l'église des Gordeliers ; mais au lieu de se distribuer en corps de garde et en patrouilles, un certain nombre se détacha pour aller à THotel-de-Ville, et faire mettre préalablement le pain de neuf livres à vingt-quatre sols.
Les échevins n'ont pas cru devoir y adhérer ; alors la révolte est devenue générale : on a donné ordre dans toutes les paroisses de sonner le tocsin. Ces magistrats voyant le peuple soulevé lui ont demandé grâce, et le pain a été mis à vingt-quatre sols les huits livres. Le peuple s'est récrié que c'était trop cher, et l'a taxé à vingt sols. Cette taxe consentie ne l'a pas calmé ; il a détruit et brûlé les registres des commis employés aux recettes de différentes portes de la ville. La milice bourgeoise, la maréchaussée et cinquante dragons sont demeurés spectateurs de ce pillage. La maison de M. Belliote a été le théâtre du plus grand désordre ; livres, papiers, meubles, pendules, argenterie, linge, glaces, carrosses, tout a été détruit; le vin, les liqueurs ont été bus sur place : une femme a profité du trouble pour voler ; elle a été fouillée, dépouillée et exposée nue aux regards de la populace.
Ce pillage était tel, que les dragons, la milice
bourgeoise, et les cavaliers de la maréchaussée ont été obligés de faire feu sur le peuple. Huit hommes ont été tués et beaucoup de blessés. On s'attendait le 24 à une nouvelle boucherie; on devait raser la maison d'un sieur Maillard ; mais le calme a été rétabli Taprès midi du 23, à trois heures. Les troubles ayant duré depuis huit heures du matin, on a arrêté environ vingt personnes, qu'on a constituées prisonnières, et auxquelles on veut faire le procès comme cause première de la révolte. Il paraît que la cherté du pain a seule occasionné les premiers troubles, et que le peuple ne s'est porté à ces excès que lorsqu'il a vu les échevins disposés à maintenir la cherté. Il faut s'attendre à des scènes pareilles données dans plusieurs villes du royaume.
Quand les esprits sont si mécontens, une étincelle suffit pour produire un embrasement général.
Dès les premiers jours d'avril, des symptômes d'agî^ tation se manifestèrent à. Chartres dans des circons tances qui provoquèrent l'installation d'un comité de surveillance et de subsistance, « mais les événements prouvèrent l'insuffisance de ces mesures contre les passions de la multitude, une émeute violente éclata au mois d'Août, sous prétexte de la rareté et de la cherté des grains ; la populace se rua sur la maison de M. Gugnot, directeur des aides, cloître Saint-Martin; la saccagea, entièrement, et brûla sur la place des Epars les registres des commis. D'autres maisons étaient désignées à la fureur des émeutiers et il fallut que le garde nationale, organisée depuis le mois de juillet, usât de la force pour rétablir Tordre.
On écrit de Chartres, Août 1789: « Nous nous sommes emparés de huit pièces de canons laissés à l'abandon dans le château de Villebon. Ce sont ces canons que Henri IV donna à Sully. Que dirait ce grand ministre s'il revenait au monde ? Quelle serait sa surprise ! Il nous blâmerait peut-être. Sully, quoiqu'un ami sévère de l'équité, ne l'était pas assez delà liberté ; il ne serait pas à lahauteur de ce siècle. »
Mercure de France. 1789. Août 166. Septembre 339.
E. de Mirecourt. Avant,,,.., II. 340.
Journal de la Correspondance de Nantes, I. 332.
E. de Lépinois. Histoire de Chartres^ II. 507.
J.-J. Delorme. Histoire de la ville de Saint-Aignan (Loir-et- Cher), 186.
Mémoires pour sei'vir à l'histoire de l'année 1789, par une Société de gens de lettres, III. 124,