ALSACE
En Alsace, dès les premiers troubles, les prévôts ont étéforcés de fuir, les bailliset juges seigneuriaux se sont cachés, les inspecteurs des forêts se sont sauvés, on à démoli les habitations des gardes : tel homme de soixante ans a été excédé de coups, on Ta promené dans le village en lui arrachant les cheveux ; de sa maison, il ne reste que les murs et une portion de la toiture ; tous ses meubles ou effets ont été brisés, brûlés ou volés ; on l'a forcé à signer, avec sa femme, un acte par lequel il s'engage à restituer toutes les amendes qu'il a prononcées, et donne quittance de tous les dégâts qu'il vient de subir*
Des brigands montraient un faux édit du Roi, écrit en français et en allemand, qui autorisait à commettre toutes sortes de cruautés contre les nobles. Le ' cardinal de Rohan se rendant à l'Assemblée nationale.
tomba parmi ces bandits, et peu s'en fallut qu'ils n'eussent sa vie.
Le 19 juillet, à Strasbourg, sur la nouvelle que Necker revient, la foule interprète à sa façon la joie publique dont elle est témoin. Cinq ou six cents vanu-pieds, accrus bientôt par les gens de petit métier, courent à l'Hôtel-de-Ville, et les magistrats assemblés n'ont que le temps de fuir par une porte de derrière. De leur côté, les soldats, l'arme au bras, laissent faire, et plusieurs même excitent les assaillants. Les fenêtres volent en éclats sous une grêle de pierres, les portes sont forcées avec des pinces de fer, et la populace entre comme un torrent aux acclamations des spectateurs. Aussitôt, par toutes les ouvertures du palais, sur une façade de quatre-vingts pieds, « c'est « une pluie de volets, de fenêtres, de chaises, de « tables, de sofas, de livres, de papiers, puis une « autre de tuiles, de planches, de balcons, de pièces « de charpente. » Les archives publiques sont jetées au vent, les rues environnantes en sont jonchées ; les lettres d'affranchissement, les chartes de privilèges, tous les actes authentiques qui, depuis Louis XIV, garantissaient les libertés de la ville, périssent dans les flammes. « Je fus, dit Arthur Young, pendant deux heures, spectateur de la scène, à l'abri des meubles qui tombaient, mais assez près pour voir un jeune garçon de quatorze ans, écrasé en tendant une partie du pillage à une femme que je crus être sa mère, par l'horreur qui se peignit sur son visage. » — Les uns dans les caves, défoncent les tonneaux de vins précieux; 15,000 mesures en sont perdues et font un
étang de cinq pieds de profondeur où plusieurs se noient. Les autres, chargés de butin, s'en vont sous les yeux des soldats qui ne les arrêtent pas. Pendant trois jours, la dévastation continue : nombre de maisons appartenant à des magistrats « sont saccagées du grenier à la cave. » Quand enfin les bourgeois honnêtes ont obtenu des armes et rétabli l'ordre, on se contente de pendre un des voleurs ; bien mieux, pour donner satisfaction au peuple, on change les magistrats, on abaisse le prix du pain et de la viande. Après ces ménagements et ces récompenses, rien d'étonnant si l'émeute se répand en long et en large aux environs ; en effet, partie de Strasbourg, elle court l'Alsace, et, à la campagne comme à la ville, il se trouve pour la conduire des ivrognes et des vauriens. A Strasbourg, trente-six maisons de magistrats sont marquées pour le pillage.
Colmar, 24 juillet 1789.
Les nouvelles de la table d'hôte de Golmar sont curieuses, elles portent que la reine avait tramé un complot prêt à éclater, qui était de faire sauter l'Assemblée nationale par le moyen d'une mine, et de faire marcher à l'instant une armée sur Paris, pour en massacrer les habitants. Un officier présent eut la présomption de douter de la vérité de cette assertion, et fut sur-le-champ étouffé par une multitude de voix. C'était un député qui l'avait écrit ; oii avait vu la lettre, et conséquemment il ne pouvait exister aucun doute. Je soutins fortement que cette assertion était folle et insensée ; que ce n'était qu'une invention pour rendre odieuses des personnes qui pouvaient peut-être mé-
riter de Tétre, mais que ce n'était sûrement pas de pareils moyens dont on devait se servir. Quand Tange Gabriel serait descendu du ciel, et se serait assis à table pour les convaincre, il n'aurait jamais pu ébranler leur foi. Il en est ainsi des révolutions, un scélérat écrit, et cent mille fous le croient.
Le 25. Depuis Isenheim, le pays se change on perspectives et en inégalités agréables, étant toujours de plus beau en plus beau jusqu'à Béfort ; mais il n'y a ni maisons éparses, ni enclos.
Le bailli de Huningues, blessé à mort, vient d'être jeté tout sanglant dans un cachot. Une bande de mutins armés exigent qu'on lui fasse à l'instant môme son procès, ou déclarent qu'ils vont mettre le feu aux quatre coins de la ville. On a dû expédier des courriers pour faire venir le régiment de Royal-Bourgogne, qui avait quitté Huningue depuis deux jours et se dirigeait sur Lyon ; mais il paraît que les assassins et les incendiaires sont en trop grand nombre pour qu'il en vienne à bout.
Croirait-on que ces bandits osent écrire aux autorités badoises^ en les menaçant de venir tout saccager et tout brûler chez nous, s'ils apprennent qu'on y donne asile aux malheureux qui échappent à leurs poignards ?
Ils ont incendié le château de Leimen et l'abbaye de Saint-Appolinaire est en flammes.
Des villages entiers de la haute Alsace, entre rill et les montagnes, ont pris les armes. Personne dans le pays n'ose se montrer sans cocarde, même les ecclésiastiques. Quatre communes se sont réunies
pour aller attaquer les abbayes de Murbach et do Mauer-Munster. Le couvent de Luders est entièrement brûlé.
25 juillet 1879.
De violentes commotions à Béfort : — Hier au soir, la populace et quelques paysans demandèrent aux magistrats les armes du magasin, consistant en trois ou quatre mille fusils, etc. Ceux-ci ayant refusé de se rendre à leur désir, les premiers excitèrent une émeute et menacèrent de mettre le feu à la ville, sur quoi les portes furent fermées ; et aujourd'hui le régiment de Bourgogne vient d'arriver pour protéger les magistrats.
A Guebwiller, le 31 juillet, cinq cents paysans, sujets de Tabbaye de Murbach, fondent sur le palais de l'abbé et sur la maison des chanoines; buffets, coffres, lits, fenêtres, miroirs, encadrements, jusqu'aux tuiles du toit et jusqu'aux gonds des croisées, tout est haché ; « sur les beaux parquets des appartements, on allume des feux, on y brûle la bibliothèque et les titres. » Le superbe carrosse de l'abbé est rompu de façon à ce que pas une roue ne demeure entière. « Le vin est répandu dans les caves ; un tonneau de 1,600 mesures en laisse échapper la moitié ; l'argenterie et le linge sont emportés. »
Presque jamais, écrit la Commission provinciale, une municipalité ne requerra ; elle laissera commettre les plus grands excès plutôt que de faire une dénonciation ; tous ses concitoyens pourraient, tôt ou
tard, chercher à la rendre responsable... Les municipalités ne sont plus maîtresses de.se refuser à rien.
De Strasbourg, le — Août 1789.
Comme on a publié des relations infidèles de ce qui s'était passé à Strasbourg, nous nous empressions d'imprimer la lettre suivante qui les rectifie.
Depuis le pillage de THôtel-de-Ville, arrivé le 23 juillet dernier, la garnison avait eu un service trèspénible, dont elle s'acquitta assez bien, pour que la ville désirât lui donner un témoignage de satisfaction, par une gratification de 20 sols par homme, qui fut distribuée le 5 de ce mois.
Cet argent se dépensa au cabaret. Quand les têtes furent échauffées, nombre de soldats de différents corps se réunirent pour aller à la Prison Royale renfoncer et délivrer les prisonniers. Inutilement le Commandant et leurs Officiers voulurent les en empocher, ils n'en écoutèrent aucun, et en menacèrent plusieurs. Après avoir dévasté la prison, ils retournèrent dans les cabarets, et causèrent un tumulte qui dura assez avant dans la nuit.
Le lendemain, 6 Août, ils recommencèrent et furent, en outre, aux quartiers|des Régiments d'Alsace- Darmstadt, dont les soldats n'avaient pas été de l'orgie dé la veille et ils les forcèrent de se joindre à eux. Leur nombre étant aussi augmenté, le tumulte et les excès s'accrurent en proportion.
Ils attaquèrent les prisons de la ville et la maison de force ; tous les prisonniers et les filles de mauvaise vie furent relâchés. Après cette expédition, ces
soldats se répandirent dans les rues, et, armés de brocs et de verres, ils faisaient boire les voisins, les passants, surtout les officiers, en signe d'égalité. La nuit vint ; la retraite fut battue, et personne ne se retira.
Les artisants qui quittaient leur travail, des misérables qui cherchaient à profiter du désordre, se joignirent aux soldats ; ceux-ci changèrent d uniforme entre eux, et cette foule ainsi confondue dans l'obscurité, força les cabarets, les brasseries, les cafés, pilla les caves et garde-manger, et commit des excès de tout genre. La nuit entière se passa dans un tumulte effrayant, qui remplit toute la ville de terreur. On ne pouvait en calculer les suites ; on avait vu les officiers généraux et autres, menacés, insultés, maltraités même ; on avait entendu des complots se former contre eux, des têtes demandées, des projets de pillage en ville et aux environs ; l'effroi étaitgénéral, mais,par bonheur, ces furieux après avoir passé la nuit sur pied, se trouvèrent tellement accablés de fatigue et d'ivresse, qu'ils se séparèrent d'euxmêmes, le 7 au matin. Un petit nombre qui était resté en ville, fut ramené dans ses quartiers parleurs officiers et bas-officiers, presque tous se couchèrent et la journée du 7 fut parfaitement tranquille.
Cependant la bourgeoisie se plaignit des dégâts commis; mais comment désigner les coupables ? Les soldats de Darmstadt ne l'étaient pas plus que d'autres ; mais n'ayant passé qu'une seule nuit hors de leur quartier, il y en eut qui se retirèrent plus tard, le 7 au matin, que ceux des régiments qui avaient été deux nuits sur pied. Gela suffit pour qu'on supposât
plus coupables les derniers à rentrer chez eux. Les autres régiments adoptèrent cette idée, et voyant qu'on se plaignait de vols commis, s'en disculpèrent aux dépens de celui de Darmstadt, menaçant même d'en faire justice.
M. de Rocbambeau, commandant en cbef de la Province, donna créance aux bruits qui circulaient et crut devoir renvoyer le régiment de la garnison. Il lui envoya, le 7 au soir, un ordre de partir la nuit même pour Neuf-Brisach.
Le Corps d officiers alarmé de cet ordre imprévu, envoya sur-le-champ au général, pour lui représenter que sans doute, on avait calomnié le régiment qui n'était pas plus coupable que d'autres ; mais que l'éloigner seul en ce moment, c'était le déclarer tel, et l'exposer à la haine publique, dans une circonstance où les régiments allemands étaientdéjà comme proscrits par la Nation. Pour éviter le suites funestes qui pourraient en résulter, on demanda de rester à Strasbourg, et le comte de Rocbambeau, par accommodement, envoya camper le régiment à une demi lieue de la ville. Les soldats furent visités, et l'on fit les recherches les plus exactes pour découvrir s'il y avait des soldats coupables de vols. On n'en put trouver aucun, et des attestations formelles à ce sujet furent délivrées par les tribus ou districts de la ville, et les régiments de la garnison. D'autre part, on découvrit une trentaine de voleurs parmi ces derniers, ce qui compléta la justification du régiment de Darmstadt,
En conséquence, il fut rappelé dans les murs de la ville ou il rentra le J6 courant, aux acclamations des
militaires et de la bourgeoisie, qui, depuis un mois, y font le service en commun, et dans la meilleure intelligence. Le régiment qui avait adopté des premiers la cocarde nationale, et qui est composé en entier de cœurs dévoués auv patriotisme, quoiqu'ils ne soient pas tous nés Français, attend avec empressement Tépoque où le changement qu'il désire dans la constitution militaire le rendra national et Français, d'Allemand et étranger qu'il était.
« Aussitôt après le décret sur Tégalité d'impôt, écrit la Commission provinciale d'Alsace, le 8 septembre, le peuple a généralement refusé de rien payer, jusqu'à ce que les exempts et les privilégiés fussent inscrits sur les rôles du lieu. » En plusieurs endroits, les paysans menacent, pour obtenir le remboursement de leurs acomptes ; en d'autres, ils exigent que le décret soit rétroactif, et que les nouveaux contribuables payent pour toute l'année écoulée. « Aucun collecteur n'ose envoyer de contrainte ; aucune contrainte n'ose remplir sa mission. » — « Ce ne sont pas les bons bourgeois dgnt on a peur, c'est la canaille qui se fait craindre de ceux-ci, » et de tout le monde ; la résistance et le désordre viennent partout, « des gens qui n'ont rien à perdre. » — Non seulement ils secouent les charges, mais ils usurpent les propriétés et disent qu'étant la nation, tout ce qui est la nation leur appartient. Les forêts d'Alsace sont dévastées, les seigneuriales aussi bien que les communales, et dévastées à plaisir, par un gaspillage d'enfants ou d'insensés. — « En bien des endroits, pour s'éviter la peine d'enlever les bois, on les a
brûlés, et l'on s'est contenté d*en emporter les cendres. »
A Young. Voyage en Fi^ance^ traduction de Cazeaux, I. 424. H. Taine. Les origines de la France contemporaine. — La Révolution, I. 72, 9^.
E. de Mirecourt. Avant, Pendant et Après la Terreur^ \\. 217. Montjoic. Conjuration d'Orléans^ II. 105.
Journal de la Correspondance de Nantes y I. 11.