‹ La prise de la Bastille, et les conséquences de cet événement dans lesChapitre 7 sur 27 · ANGOUMOIS, AUNIS, SAINTONGE · texte numérisé non relu

ANGOUMOIS, AUNIS, SAINTONGE

Dans les campagnes de la Rochelle, le peuple n'était occupé que de ses vengeances; d'horribles assassinats étaient commis sur les nobles. On incendiait, on égorgeait. L'abolition des droits féodaux votée dans la nuit du 4 août, ne parvint pas à calmer l'effervescence.

A Baignes, la maison du directeur des aides est dévastée, ses effets et papiers sont brûlés. On porte à son fils, un enfant de dix ans, le couteau sous la gorge, en lui disant : « Il faut que tu périsses, afin qu'il n'y ait plus personne de ta race. » Pendant quatre heures, les commis sont à chaque minute sur le point d'être mis en pièces ; sauvés à force de supplications, par le seigneur qui voit les faux et les sabres levés sur sa propre tête, ils ne sont relâchés qu'à condition d'abjurer leur emploi.

Le 28 juillet, à Angoulôme, vers trois heures do

l'après-midi, le tocsin sonne, la générale bat, on crie aux armes, on monte des canons sur les remparts : il faut mettre la ville en défense contre 15,000 bandits qui approchent, et du haut des murs, on découvre avec effroi sur la route un tourbillon de poussière. C'était le courrier qui passait, allant à Bordeaux.

Là-dessus, le nombre des bandits se réduit à 1.500, mais il est avéré qu'ils ravagent la campagne. A 9 heures du soir, il y a 20,000 hommes sous les armes, et ils y passent ainsi la nuit, écoulant toujours sans rien entendre. Vers trois heures du matin, nouvelle alarme, tocsin; on se forme en batailla, on est sûr que les brigands ont brûlé Ruffec, Verneuil, Larochefoucauld et autres lieux. Le lendemain, contre les bandits toujours absents, les campagnes arrivent pour prêter main forte. « A 9 heures, dit un témoin, « nous avions dans la ville 40,000 hommes que nous « remerciâmes. »

Puisque les bandits ne se montrent pas, c'est qu'ils sont cachés : cent hommes à cheval et quantité à pied vont fouiller la forêt de Braconne, et, à leur grande surprise, ne trouvent rien. Mais la terreur n'est pas calmée; « pendant les jours qui suivent, on monte la garde continuellement, on forme des compagnies parmi les bourgeois, » et Bordeaux averti envoie un courrier pour offrir 20,000 et même 30,000 hommes. « Ce qu'il y a de surprenant », ajoute le narrateur, « c'est qu'à dix lieues aux environs, dans chaque paroisse, pareille émeute est arrivée, et à peu près à la « même heure. »

Le 29 juillet, une fausse alarme se répand dans

TAngoumois et dans la Saintonge. On annonce l'arrivée de quarante mille brigands : cette nouvelle s'accrédite, malgré l'invraisemblance et lexagération. Toutes les Paroisses veulent se mettre en état de défense, une multitude de paysans armés de faulx, de fourches, de piques et de fusils, tournent ces armes prises pour leur défense, contre les Seigneurs tant Nobles que Roturiers, et les commis des Aides. Ils les forcent à renoncer, par-devant Notaire, à leurs droits et privilèges ; ils foulent môme aux pieds les cordons et les croix. A Baigne, ville du petit Angoumois, 2,000 hommes pillent la Direction des Aides, brûlent, déchirent les meubles et les papiers de famille du Directeur, emprisonnent les Commis, prennent la recette, boivent le vin malgré tous les efforts du Comte de Montauzier, iryurié, forcé aux plus grands sacrifices par cette troupe de furieux, et qui n'a sauvé sa vie qu'avec peine. Voilà du moins ce qu'on nous a écrit de Saintonge, et nous désirons que ce récit soit exagéré. « Le Seigneur du Marquisat d'Huxelles Cormalin « réclame en faveur des habitansdu bourg de ce nom, « la gloire qui doit leur revenir du service signalé « qu'ils ont rendu à la province de Bourgogne. En « rendant justice à la Bourgeoisie de Cluny qui dé- « fendoit l'Abbaye, il prétend qu'une trentaine de « particuliers de Cormatin, l'ayant mis à leur tôte, « ils ont tué 20 brigands, fait 60 prisonniers, et dis- « perse ces scélérats, qui le lendemain dévoient se « joindre avec 12 mille autres, »

M. Dupont. Histoire de la Rochelle, 556.

H. Taine. Origines,,,,, h 78. 91.

Mercury de France, Août» 1789. 167.

ANJOU, TOUMINE

Quand arriva à Angers la nouvelle de la prise de la Bastille et du triomphe de la Révolution, M. Ghoudieu, comme on peut bien le croire, fit appel à tous ses adhérents et les convia chaleureusement à imiter les exploits de leurs frères et amis de la capitale.

On lui répondit par de bruyantes et sympathiques acclamations, et lui, toujours en tête, cette jeunesse turbulente et passionnée courut s'emparer du château d'Angers qui n'était gardé que par une compagnie d'Invalides qui partit bientôt après pour l'île de Rhé. Le lendemain môme de cette très facile victoire, on convint d'aller assaillir le château de Brissac où l'on s'ornpara de deux pièces de canon que l'on ramena en triomphe à Angers. Il est permis de supposer que M. Ghoudieu avait saisi avec empressement cette occasion de se venger des dédains qu'il croyait avoir essuyés à Paris dans l'hôtel du vieux seigneur qui

LES ÉMEUTES EN PROVINCE l7

avait accueilli sa jeunesse avec des bontés dont une morgue intempestive et récente avait complètement dégagé la reconnaissance et effacé le souvenir.

A peine de retour à Angers, M. Ghoudieu, en compagnie de l'avocat Pérard, des frères Delaunay, de l'orfèvre Yiot, du musicien Bardou et de plusieurs autres, s'en vint pérorer au milieu de quelques groupes nombreux et bruyants qui s'étaient formés dans le faubourg Saint-Michel et sur la route de Paris. On y disait hautement que, pour se venger de sa défaite, la Cour avait pris le parti de lancer sur les provinces, comme sur une proie, des bandes de brigands et de malfaiteurs qui venaient pour mettre tout à feu et à sang et ne manqueraient pas de menacer tous les patriotes. On ajoutait que notre Anjou était dévolu à la compagnie du contrebandier Hamard, qu'il allait arriver dans la journée même, et qu'il était urgent de s'armer pour repousser cette odieuse et terrible agression.

Ces bruits mensongers, et méchamment propagés, eurent pour effet d'amener la formation d'une garde nationale; elle fut constituée à Angers le 22 juillet 1789. M. Ghoudieu y fut compris on qualité de major des volontaires, et prit dès lors une part active à tout * le service et à toutes les manœuvres, malgré les oocupations très graves et très ardentes qui lui survinrent.

A Gholet, l'alarme éclata le jour de la Madeleine, le 22 juillet 1789. Le prétexte dont on se servit fut l'arrivée des Anglais qui mettaient tout à feu et à sang sur leur passage.

Une nouvelle aussi absurbe portait avec elle un tel caractère d'invraisemblance, qu'il ne fallait que le plus simple bon sens pour en sentir toute la fausseté, mais les esprits furent tellement aveuglés, les yeux tellement fascinés, que personne ne découvrit la fraude.

Gomment, en effet, une flotte anglaise eût-elle pu déposer à Timproviste sur nos côtes, une armée assez forte pour porter en tous lieux à la fois la mort et l'incendie ? Mais la réflexion qui devait dissiper cette erreur répandue par cette absurde nouvelle ne se présenta pas même aux plus clairvoyants. Gomment le peuple eût-il pu le faire ? Je me rappellerai toute ma vie ce jour où tous les Français se levèrent à la fois, et s'armèrent, dociles aux impulsions de larévolte, pour servir d'instruments aux projets des séditieux. Nous étions, ce jour, retirés en famille dans lecabinetde mon père, à Mortagne, il était neuf heures du soir, et ma mère, suivant un pieux et ancien usage, faisait à haute voix la prière. Nous répétions après elle dans un grand recueilllement.' Nous fûmes tout à coup tirés de notre contention religieuse et nos voix furent interrompues par un coup que l'on frappa dans le contrevent. Il faisait un grand orage, nous crûmes que la foudre venait d'éclater. Les coups redoublèrent.

Surpris de ce bruit imprévu, les domestiques ouvrirent avec précaution. C'était Champagne, le palefrenier de notre oncle de la Ghèze, que son maître envoyait du Roussay pour nous prévenir de l'arrivée prochaine des Anglais.

Cette absurde nouvelle fut bientôt répandue dans toute la ville de Mortagne. Chacun y crut, on sonna

le tocsin, et tous les hommes s'armèrent, les uns de fusils, les autres de piques, de fourches, de faux, et on illumina toutes les fenêtres. Nous ne nous couchâmes point et nous attendîmes avec une grande anxiété la venue du jour. Mon père était alors maire, et à ce titre reçut, vers le minuit, deux députés de Choie t qui venaient demander des secours.

J'étais présent à leur réception et j'entendis mon père leur répondre que Mortagne n'avait point assez de force pour secourir Cholet, et que le peu d'hommes dont il pouvait disposer resteraient dans leurs foyers pour les défendre.

Les deux députés de Cholet étaient armés jusque dans les dents, ils portaient déjà les cocardes tricolores et faisaient de grands gestes ; ils soutenaient que les Anglais arrivaient et qu'ils n'étaient plus qu'à quelques lieues de Cholet, et assuraient positivement qu'ils massacraient les enfants, les femmes et les vieillards.

Cependant le jour reparut, mon père revint, chacun rentra chez soi bien rassuré. On eut honte de s'être laissé effrayer par une fausse nouvelle ; mais le coup était fait, le peuple était armé et tout se disposait à la révolution qu'on voulait opérer.

Suivant une lettre de Tours en date du 24 juillet, le nommé Girard, grand accapareur de grains et de farines, profita du soir des réjouissances, faites à l'occasion de la réunion des trois ordres, pour vouloir faire enlever 3.000 sacs de grains ; mais le public à qui rien n'échappe empêcha cet enlèvement, se saisit dudit Girard, qui, sur-le-champ, fut

assommé à coups de crosse de fusil sur la place Saint- Etienne.

M. Bougler. Monxie'ment provincial en 1189 , 1. 382.

A. A. Gelusseau. Histoire de Cholet, II. 148. Journal de la Correspondance de Nantes, I. 170. Bulletin de la Correspondance de Bretagne, I. 368.

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