Et. Dumont, Souvenirs, i
Tagriculture, dans un tel moment, s'étonne du silence profond qui règne autour de Paris; nulle voilure, à peine un homme. La terrible agitation qui concentrait tout au dedans, faisait du dehors un désert... Il entre, le tumulte Teffraye; il traverse avec étonnement celte capitale du bruit. On le mène au Palais-Royal, au centre de l'incendie, au point brûlant de la fournaise. Dix mille hommes parlaient à la fois; aux croisées dix mille lumières; c'était un jour de victoire pour le peuple, on tirait des feux d'artifice, on faisait des feux de joie... Ébloui, étourdi, devant cette mouvante Babel, il s'en relire à la hâte. . . GependantPémotion si grande, si vive de ce peuple uni dans une pensée, gagne bientôt le voyageur; il s'associe peu à peu, sans s'avouer son changement, aux espérances delà liberté; l'Anglais fait des vœux pour la France ^ !
Tous s'oubliaient. Le lieu, l'étrange lieu où la scène se passait, semblait, dans de tels moments, s'oublier lui-même. Le Palais-Royal n'était plus le Palais-Royal. Le vice, dans la passion d'une grandeur si sincère, à la flamme de l'enthousiasme devenait pur un instant. Les plus dépravés relevaient la tête et regardaient dans le ciel; leur passé, ce mauvais songe, était mort au moins pour un jour ; honnêtes? ils ne pouvaient pas l'être, mais ils se sentaient héroïques, au nom des libertés du monde L.. Amis du peuple, frères entre eux, n'ayant plus rien d'égoïste, tout prêts à tout parlager.
1. Bien entendu avec beaucoup do réserves, et à condition que la France adoptera la constitution de l'Angleterre. Arthur Young, Voyage, t. I, passim.
Qu'il y eût des agilatours inlcrossés dans cette foule, cela ne peut l'aire un doute. La minorité de la Noblesse, hommes d'ambition et de bruit, les Lameth elles Dupoit travaillaient le peuple par leurs brochures, par leui\s agenls. D'autres bien pires s'y joignaient. Tout cela se passait, il faut bien le dire, sous les fenêtres du duc d'Orléans, sous les yeux de cette cour intrip:ante, avide, immonde... Hélas! qui n'aurait pitié de notre Révolution? ce mouvement naïf, désintéressé, sublime, épié, couvé des yeux par ceux qui croient un jour ou l'autre le tourner à leur profit!
Regardons à ces fenêtres. J'y vois distinctement une femme blanche, un hom.me noir. Ce sont les conseillers du prince, le vice et la vertu, madame de Genlis et Choderlos de Laclos. Les rôles sont divisés. Dans celte maison oi^i tout est faux, la vertu est représentée par madame de Genlis, sécheresse et sensiblerie, un torrent de larmes et d'encre, le charlatanisme d'une éducation modèle, la constante exhibition de la jolie Paméla^ De ce côté du palais est le bureau philanthropique où la charité s'organise à grand bruit la veille des élections \
Le temps n'est plus où le prince jockey pariait, après souper, de courir tout nu de Paris à Bagatelle. C'est aujourd'hui un homme d'État avant tout, un chef de parti; ses maîtresses le veulent ainsi. Elles ont rêvé deux choses, une bonne loi de divorce et un changement de dynastie. Le confident
1. Jusqu'à l'envoyer à cheval au milieu de l'émeute, suivie d'un domcsli jue à la livrée dOrléans. Lire madame Lebrun (Souvenirs, l, 189), qui fut témoin de cette scène.