‹ La prise de la BastilleChapitre 56 sur 73 · Fenièrcs, Molleville, IJeaulicu, etc · texte numérisé non relu

Fenièrcs, Molleville, IJeaulicu, etc

M. de Sèze crut plaider habilement pour celte cause, en disant qu'il s'agissait non d'une personne, mais (ïime volonté permanente, plus fixe qu'aucune assemblée.

Permanente?Selon l'influence des courtisans, des confesseurs, des maîtresses, des passions, des intérêts. En la supposant permanente, cette volonté peut être très personnelle, très oppressive, si lorsque tout change autour d'elle, elle ne change ni ne s'améliore. Que sera-ce si une même politique, un même intérêt passe, avec le sang et la tradition, dans toute une dynastie?

Les cahiers, écrits dans des circonstances tout autres, accordaient au Roi la sanction et le refus de sanction. La France s'était fiée au pouvoir royal contre les privilégiés. Aujourd'hui que ce pouvoir était leur auxiliaire, fallait-il suivre les cahiers?... Autant relever la Bastille.

L'ancre de salut qui restait aux privilégiés, c'était le veto royal. Ils serraient le Roi, embrassaient le Roi dans leur naufrage, voulant qu'il suivît leur sort, qu'il fût sauvé ou bien noyé avec eux.

L'Assemblée discuta la question, comme s'il s'était agi d'un pur combat de systèmes. Paris y sentait moins une question qu'une crise, la grande crise et la cause totale de la Révolution, qu'il fallait sauver ou perdre : Être, ou n'être pas, rien de moins.

Et Paris seul avait raison. Les révélations de l'histoire, les aveux du parti de la cour, nous autorisent maintenant à le prononcer. Le li juillet n'avait rien changé; le vrai ministre était Breteuil, h confident de la Reine. Necker n'était là que pour

la montre. La Reine regardait toujours vers la fuite, vers la guerre civile; son cœur était à Metz, au camp de Bouille. L'épée de Bouille, c'était le seul veto qui lui plut.

On eût pu croire que l'Assemblée ne s'était point aperçue qu'il y eût une révolution. La plupart des discours auraient servi aussi bien pour un autre siècle, un autre peuple. Un seul restera, celui de Sieyès, qui repoussa le veto. Il établit parfaitement que le vrai remède aux empiétements réciproques des pouvoirs, n'était pas de constituer ainsi arbitre et juge le pouvoir exécutif, m;ûs de faire appel au pouvoir constituant qui est dans le peuple. Une assemblée peut se tromper; mais combien le dépositaire inamovible d'un pouvoir héréditaire n'a-t-il pas plus de chances de se tromper, sans le savoir ou sciemment, de suivre un intérêt à part, de dynastie, de famille?

Il définit le veto une simple lettre de cachet lancée par un individu contre la volonté générale.

Une chose de bon sens fut dite par un autre député, c'est que si l'Assemblée était divisée en deux chambres, chacune ayant un veto, on avait peu à craindre l'abus du pouvoir législatif; par conséquent, il n'était pas nécessaire de lui opposer une nouvelle barrière en donnant le veto au Roi.

Il y eut cinq cents voix pour une chambre unique ; la division en deux chambres ne put obtenir cent voix. La foule des nobles qui n'avait pas chance d'entrer dans la chambre haute, se garda bien de créer pour les grands seigneurs une pairie à l'anglaise.

Les raisonnements des anglomanes, présentés

alors avec talent par Lally, Mounier, etc., plus tard reproduits obstinément par madame de Staël, Benjamin Constant et tant d'autres, avaient été d'avance mis en poudre par Sieyès dans un chapitre de son livre du Tiers État. Chose vraiment admirable! Ce puissant logicien, par la force de son esprit, n'ayant point vu l'Angleterre, connaissant peu son histoire, avait obtenu déjà les résultats que nous donne l'étude minutieuse de son présent et de son passé * ! Il avait vu parfaitement que cette fameuse balance des trois pouvoirs, qui, si elle était réelle, produirait l'immobilité, est une pure comédie, une mystification, au profit d'un des pouvoirs (aristocratique en Angleterre, monarchique en France). L'Angleterre a toujours été, est, sera une aristocratie. L'art de cette aristocratie, ce qui a perpétué son pouvoir, ce n'est pas de faire part au peuple, mais de trouver à son action un champ extérieur, de lui ouvrir des débouchés"" ; c'est ainsi qu'elle a répandu l'Angleterre sur tout le globe.

Pour le veto, l'avis de Necker qu'il adressa à l'Assemblée, celui auquel du reste elle s'arrêtait d'elle-même, fut d'accorder le veto du Roi, le veto

1. Son passé dans mon Histoire de France, où je la rencontre à chaqne instant,, son présent dans le beau livre de Léon Faucher. (V. surtout la fin du second volume.) Les Anglais eux-mêmes (Bentham, Bulvv^er, Senior, etc.) conviennent aujourd'hui que leur fameuse balance des trois pouvoirs n'est qu'un thème d'écoliers.

2. L'Angleterre serait morte si elle n'eût, de siècle en siècle, trouvé à son mal intérieur (l'injustice aristocratique) un dérivatit extérieur : aux xvi* et xvii" siècles, l'Amérique du Nord et la spoliation de l'Espagne; au xviii% la spoliation de la France, la conquête de l'Inde; au xix% un nouvel essor colonial, et l'immense développement manufacturier.

suspensif, le droit d'ajourner jusqu'à la seconde léiiislature qui suivrait celle qui proposait la loi.

Cette Assemblée était mûre pour la dissolution. Née avant la grande révolution qui venait de s'opérer, elle était profondément hétérogène, inorganique, comme le chaos de l'ancien régime d*où elle sortit. Malgré le nom d'Assemblée nationale dont la baptisa Sieyès, elle restait féodale^ elle n'était autre chose que les anciens États généraux. Des siècles avaient passé sur elle, du 5 mai au 31 août. Elue dans la forme antique et selon le droit barbare, elle représentait deux ou trois cent mille nobles ou prêtres autant que la nation. En les réunissant à soi, le Tiers s'était affaibli et énervé. A chaque instant, sans même le bien sentir, il composait avec eux. Il ne prenait guère de mesures, qui ne fussent des moyens termes, bâtards, impuissants, dangereux. Les privilégiés qui travaillaient au dehors avec la cour pour déflure la Révoluîion, l'entravaient plus sûrement encore au sein de l'Assemblée même.

Cette Assemblée, toute pleine qu'elle était de talents, de lumières, n'en était pas moins monstrueuse, par l'incurable désaccord de ses éléments. Quelle fécondité, quelle génération peut-on espérer d'un monstre?

Voilà ce que disait le bon sens, la froide raison. Les modérés, qui sembleraient devoir conserver une vue plus nette, moins trouble, ne virent rien ici. La passion vit mieux, chose étrange; elle sentit que tout était danger, obstacle dans cette situation double, et elle s'efforça d'en sortir. Mais comme passion et violence, elle inspirait une défiance infinie, rencontrait des obstacles immenses; elle re-

doublait de violence pour les surmonter, et ce redoublement créait de nouveaux obstacles.

Le monstre du temps, je veux dire la discorde des deux principes, leur impuissance à créer rien de vital, il faut, pour le bien sentir, le voir en un homme. L'unité de la personne, la haute unité de facultés qu'on appelle le génie, ne servent de rien, si, dans cet homme et ce génie, les idées se battent entre elles, si les principes et les doctrines ont en lui leur guerre acharnée.

Je ne sache pas un spectacle plus triste pour la nature humaine que celui qu'offre ici Mirabeau. Il parle à Versailles pour le veto absolu, mais en termes si obscurs qu'on ne sait pas bien d'abord si c'est pour ou contre.

Le même jour, à Paris, ses amis soutiennent au Palais-Royal qu'il a combattu le veto. Il inspirait tant d'attachement personnel aux jeunes gens qui l'entouraient, qu'ils n'hésitèrent pas à mentir hardiment pour le sauver. « Je l'aimais comme une maîtresse, » dit Camille Desmoulins. On sait qu'un des secrétaires de Mirabeau voulut se tuer à sa mort.

Les menteurs, exagérant, comme il arrive, le mensonge pour mieux se faire croire, affirmèrent qu'à la sortie de l'Assemblée, il avait été attendu, suivi, blessé, qu'il avait reçu un coup d'épée... Tout le Palais-Royal s'écrie qu'il faut voter une garde de deux cents hommes pour ce pauvre Mirabeau !

Dans cet étrange discours \ il avait soutenu le

1. Il l'avait reçu tout fait -d'un rêveur nommé Caseaux. Il ne l'avait pas même lu. Le lisant, à la tribune, il le trouva si mauvais, qu'il lui en vint une sueur froide ; il en passa la moitié Et. Dumont, Souvenirs, p. 155.

vieux sophisme que la sancLioa royale clait une garantie de la liberté, que le Roi était une sorte de tribun du peuple, son représentant. — Un représentant irrévocable, irresponsable, et qui ne rend jamais compte!

Il était sincèrement royaliste, et comme tel ne se lit pas scrupule de recevoir plus tard une pension pour tenir table ouverte aux députés. Il se disait qu'après tout il ne défendait que sa propre conviction. Une chose, il faut l'avouer, le corrompait plus que l'argent, celle qu'on eût le moins deviné dans cet homme si fier d'attitude et de langage; et quelle chose? Il avait peur.

Peur de la Révolution qui montait, qui grandissait... Il voyait ce jeune géant qui le dominait, qui tout à l'heure l'emportait, comme un autre homme... Et alors il se rejetait vers ce qu'on appelait l'ordre ancien, vrai désordre et chaos... Dans cette lutte impossible, il fut sauvé par la mort

CHAPITUE VU

Agitation de Paris pour la question du veto, 30 août. État de la presse. Multiplication des journaux. Tendances de la presse. Elle est encore royaliste. Loustalot, rédacteur des Révolutions de Paris. Sa proposition, 31 août; repoussée à l'Hôtel-de-Ville. Complot de la Cour, connu de Lafayelte et de tout le monde. Opposition naissante de la garde nationale et du peuple. Conduite incertaine de l'Assemblée. Volney lui propose de se dissoudre, 18 septembre. Impuissance de Necker, de l'Assemblée, de la Cour, du duc d'Orléans. La presse même impuissante.

Nous venons de voir deux choses : la situation était intolérable, l'Assemblée était incapable d'y porter remède.

Un mouvement populaire trancherait-il la difficulté? Gela ne pouvait avoir lieu qu'autant qu'il serait vraiment le mouvement du peuple, spontané, vaste, unanime, comme fut le 14 juillet.

La fermentation était grande, l'agitation vive, mais partielle encore. Dès le premier jour que b question du veto fut posée (le dimanche 30 août),, Paris tout entier prit l'alarme, le veto absolu apparut comme l'anéantissement de la souveraineté du peuple. Toutefois, le Palais-Royal seul se mit en avant. On y décida d'aller à Versailles, d'avertir l'Assemblée qu'on voyait dans son sein une ligue

LA PKESSE. 361

pour le veto, qu'on en connaissait les membres, que, s'ils n'y renonçaient, Paris allait se metlre en marche. Quelques centaines d'hommes partirent en effet à dix heures du soir; à leur tête s'était mis un homme aveugle, violent, recommandable à la foule par sa force corporelle, sa voix de stentor, le marquis de Saint-lluruiic. Emprisonné sous l'ancien régime à la requête de sa femme, jolie, galante, et qui avait du crédit, Saint-Iliiruge, on le comprend, était d'avance un ennemi furieux de l'ancien régime, un champion ardent de la Révolution. Aux Champs- Elysées, sa troupe, déjàfort diminuée, rencontra des gardes nationaux envoyés par Lafayette, qui lui barrèrent le passage.

Le Palais-Royal dépêcha, coup sur coup, trois ou quatre dépulations à la Ville pour obtenir de passer. On voulait faire l'émeute légalement, et du consentement de l'autorité. 11 est superflu de dire que celle-ci ne consentit pas.

Cependant une autre tentative, tout autrement sérieuse, se faisait au Palais-Royal. Celle-ci, quel qu'en fût le succès, devait avoir du moins le résultat général de mettre la grande question du jour en discussion dans tout le peuple ; elle ne pouvait plus êtredès lors brusquement décidée, enlevée par surprise à Versailles; Paris regardait l'Assemblée, la veillait, et par la Presse, et par son assemblée à lui, grande assemblée parisienne, une, quoique divisée en ses soixante districts.

L'auteur de la proposition était un jeune journaliste. Avant de la rapporter, nous devons donner une idée du mouvement qui se faisait dans la Presse.

Ce réveil subit d'un peuple appelé tout à coup à prendre connaissance de ses droits, à décider de son sort, avait absorbé toute l'activité du temps dans le journalisme. Les esprits les plus spéculatifs avaient été entraînés sur le terrain de la pratique. Toute science, toute littérature fit halte; la vie politique fut tout.

A chaque grand moment de 89, une éruption de journaux :

1. En mai et juin, à l'ouverture des États généraux, vous en voyez naître une foule. Mirabeau fait le Courrier de Provence, Gorsas le Courrier de Versailles y ^ïïssoi, le Patriote français, Barrère, le Point du jour, etc., etc.

2. La veille du 14 juillet, apparaît, de tous les journaux, le plus populaire : Les Réiolutions de Paris, rédigées par Loustalot.

3. La veille des 5 et 6 octobre éclatent VAmi du peuple (Marat), les Annales patriotiques (Carra et Mercier). Bientôt après, le Courrier de Brabant, de Camille Desmoulins, le plus spirituel de tous, à coup sûr; puis, l'un des plus violents, V Orateur du peuple, (Frér on).

Le caractère général de ce grand mouvement, et qui le rend admirable, c'est que, malgré les nuances, il y a presque unanimité. Sauf un seul journal qui tranche, la Presse offre l'image d'un vaste concile, où chacun parle à son tour, où tous sont préoccupés du but commun, évitent toute hostihté.

La Presse, à ce premier âge, luttant contre le pouvoir central, a généralement la tendance de fortifier les pouvoirs locaux, d'exagérer les droits de la commune contre l'État. Si l'on pouvait déjà em-

LA l'IltSSE. 30;J

ployer le langage du temps qui va venir, on dirait qu'à cette époque tous semblent fédéralistes. Mirabeau l'est tout aulant que Brissol ou Lalayette. Cela va jusqu'à admettre l'indi'pendance des provinces, si la liberté devient imposiblepourla France entière. Mirabeau se résignerait à être comte de Provence; il le dit en propres ternnes.

Avec tout cela, la Presse, qui lutte contre le Roi^ est généralement royaliste. « Nous n'étions pas alors, dit Camille Desmoulins, dix républicains en France. » Il ne faut pas se méprendre sur la portée réelle de tel ou tel mot bardi. En 8S, le violent d'Eprémesnil avait dit : « Il faut débourbonnailler la France. y> Mais c'était seulement pour faire roi le Parlement.

Mirabeau, qui devait épuiser toutes les contradictions, fit traduire, imprimer sous son nom en 89, au moment même où il prenait la défense de la royauté, le violent petit livre de xMilton contre les rois. Ses amis le supprimèrent.

Deux hommes prêcbaienl la République : l'un des plus féconds écrivains de l'époque, l'infatigable Brissot, et le brillant, l'éloquent, le hardi Camille. Son livre la France libre contient une petite histoire violemment satirique de la monarchie. Il y montre que ce principe d'ordre et de stabilité a été, en pratique, un perpétuel désordre. La royauté hérédilaire, pour se racheter de tant d'inconvénients qui lui sont visiblement inbérents, a un mot qui répond à tout : la paix, le maintien de la paix; ce qui n'empêche pas que par les minorités, les querelles de successions, elle n'ait tenu la France dans une guerre à peu près perpétuelle : guerres des An-

glais, guerres d'Italie, guerres de la succession d'Espagne, elc, etc.*.

Robespierre aditquelaRépubliques'était glissée, sans qu'on s'en doutât, entre les partis. Il est plus exact de dire que la royauté elle-même l'a introduite, y a poussé les esprits. Si les hommes renoncent à se gouverner eux-mêmes^ c'est que la royauté se présente comme une simplification qui facilite, aplanit, dispense de vertu et d'effort. Mais quoi ! si elle est l'obstacle?... On peut affirmer hardiment que la royauté enseigna la République, qu'elle y entraîna la France, qui en était éloignée, s'en défiait ou n'y pensait pas.

Pour revenir, le premier des journalistes de l'époque n'était ni Mirabeau, ni Camille Desmoulins, ni Rrissot, ni Condorcet, ni Mercier, ni Carra, ni Gorsas, ni Marat,niBarrère. Tous publiaient des journaux, et quelques-uns à grand nombre. Mirabeau tirait à dix mille son fameux Courrier de Provence.

Et les Révolutions de Paris se sont (pour quelques numéros) tirées i\isq\i' h deux cent mille. C'est la plus grande publicité qu'on ait jamais obtenue.

Lerédacteurnesignaitpas. L'imprimeur signait : (( Prud'homme. » Ce nom est devenu l'un des plus connus du monde. Le rédacteur inconnu était Loustalot.

Loustalot, mort à vingt-neuf ans en 1790, était un sérieux jeune homme, honnête, laborieux.

I. Sismondi a montré par un calcul exact, sur une période dej cinq cents ans, combien les guerres avaient été plus fréquentes et plus longues dans les monarchies héréditaires que dans les monarcliies électives; c'est l'effet naturel des minorités, querelles de succès-! sion, etc. Sismondi, Études sur les constitutions des peuples^ Ubres, i, 214-221.

Médiocre écrivain, mais p^rave, d'une gravité passionnée, son orij^inalilé réelle, c'est de contraster avec la léi^èrelé des journalistes du temps. On sent, dans sa violence même, un elTort pour être juste. — C'est lui que préféra le peuple.

Il n'en était pas indigne. Il donna, au début de la Révolution, plus d'une preuve de modération courageuse. Lorsque les gardes françaises furent délivrés par le peuple, il dit qu'il n'y avait qu'une solution à l'affaire :que les prisonniers se remissent eux-mêmes en prison, et que les électeurs, l'Assemblée nationale, exigeassent la grâce du Roi. Lorsqu'une méprise populaire mit en péril le bon La Salle, le brave commandant de la ville, Loustalot prit sa défense, le justifia, lui rnmcna les esprits Dans l'affaire des domestiques qui voulaient qu'on cliassât les Savoyards, il se montra ferme et sévère autant que judicieux.

Yrai journaliste, il était l'homme du jour, non celui du lendemain. Lorsque Camille Desmoulins publie son livre la France libre, où il supprime le Roi, Loustalot, tout en le louant, lui trouve de l'exagération, l'appelle une tête exaltée.

Marat, peu connu alors, avait violemment altaqué Bailly dans VAmi du peuple, et comme fonctionnaire, et comnie homme. Loustalot le défendit.

Il envisageait le journalisme comme une fonction publique, une sorte de magistrature. Nulle tendance aux abstractions. Il vit uniquement dans la foule, en sent les besoins, les souffrances; il s'occupe avant tout des subsistances, de la grande question du moment : le pain. Il propose des machines pour moudre le blé plus vite. Il va voir les

infortunés qu'on fait travailler à Montmartre. Ces malheureux, qui, à force de misère, n'ont presque plus figure humaine, celte déplorable armée de fantômes ou de squelettes qui font peur^plus que pitié, Loustalol trouve un cœur pour eux, des paroles touchantes et d'une compassion douloureuse.

Paris ne pouvait rester ainsi. 11 fallait relever la royauté absolue, ou fonder la liberté.

Le lundi matin, 31 août, Loustalol, trouvant les esprits plus calmes que le dimanche soir, harangua le Palais-Royal. 11 dit que le remède n'était pas d'aller à Versailles, et fit une proposition moins violente, plus hardie. C'était d'aller à la Ville, d'obtenir la convocation des districts, et dans ces assemblées de poser ces questions : l^Paris croit-il que le Roi ait droit d'empêcher? 2" Paris conhrme-t-il, révoque-t-il ses députés? 3° Si l'on nomme des députés, auront-ils un mandai spécial pour refuser le veto? 4° Si l'on confirme les anciens, ne peut-on obtenir de l'Assemblée qu'elle ajourne la discussion?

La mesure proposée, éminemment révolutionnaire, illégale (inconstitutionnelle, s'il y eût eu constitution), répondait cependant si profondément au besoin du moment, qu'elle fut quelques jours après reproduite, pour sa partie principale, la^dissolution de l'Assemblée, dans l'Assemblée elle-même, par un de ses membres les plus éminents.

Loustalol et la députation du Palais-Royal furent très mal reçus, leur proposition repoussée à l'Hôtel de Ville, et le lendemain accusée dans l'Assemblée. Une lettre de menaces qu'avait reçue le président, 50US le nom de Sainl-Huruge,(qui pourtant la soutint fausse), acheva d'irriter les esprits. On fit ar-

rcler Saint-Huruge, et la garde nationale profita d'un moment de tumulte pour fermer le rafé de Foy. Les réunions du Palais-Royal furent défendues, dissipées par l'autorité municipale.

Ce qui est piquant, c'est que Texécuteur de ces mesures, M. de Lafayette, à cette époque et toujours, était républicain de cœur. Toute sa vie il rêva la république et servit la royauté. Une royauté démocratique, ou démocratie royale, lui apparaissait comme une transition nécessaire. Pour en revenir, il ne lui fallut pas moins de deux expériences.

La cour amusait Necker et l'Assemblée. Elle ne trompait pas Lafayette. Et pourtant il la servait, il lui contenait Paris. L'horreur des premières violences populaires, du sang versé, le faisait reculer devant l'idée d'un nouveau 14 juillet. Mais la guerre civile que la cour préparait eût-elle moins coûté de sang? Grave et délicate question pour l'ami de l'humanité.

Il savait tout. Le 13 septembre, recevant chez lui à dîner le vieil amiral d'Estaing, commandant de la garde nationale à Versailles, il lui apprit les nouvelles de Versailles qu'il ignorait. Ce brave homme, qui se croyait bien avant dans la confidence du Roi et de la Reine, sut qu'on était revenu au fatal projet de mener le Roi à Metz, c'est-à-dire de commencer la guerre civile, que Breteuil préparait tout de concert avec l'ambassadeur d'Autriche, qu'on rapprochait de Versailles les mousquetaires, les gendarmes, 9000 hommes de la Maison du Roi, dont les deux tiers gentilshommes, qu'on s'emparerait de Montargis, où Ton serait joint par un

homme d'exécution, le baron de Vioménil; celui-ci, qui avait fait presque toutes les lîuerres du siècle, récemment celle d'Amérique, s'était jeté violemment dans la contre-révolution, peut-être par jalousie de Lafayette, qui, dans la Révolution, semblait avoir le premier rôle. Dix-huit régiments, spécialement les carabiniers, n'avaient pas prêté serment. Celait assez pour fermer toutes les routes de Paris, couper ses convois, l'affamer. On ne manquait plus d'argent; on en avait ramassé, retiré de tous côtés; on croyait être sûr d'avoir quinze cent mille francs par mois. Le Clergé suppléerait le reste; un procureur de bénédictins répondait à lui seul de cent mille écus.

Le vieil amiral écrivit le lundi 14 à la Reine : « J'ai toujours dormi la veille d'un combat naval, mais depuis la terrible révélation je n'ai pas pu fermer l'œil... » En la recevant à la table de M. de Lafayette, il frémissait qu'un seul domestique ne l'entendît :« Je lui ai observé qu'un mot de sa bouche pouvait devenir un signal de mort. » A quoi Lafayette, avec son flegme américain, aurait répondu : « qu'il y aurait avantage qu'un seul mourût pour le saluL de tous ». — La seule tête en péril eût été celle de la Reine.

L'Ambassadeur d'Espagne en dit autant à d'Estaing; il savait tout d'un homme considérable à qui l'on avait proposé de signer une liste d'association que la cour faisait circuler.

Ainsi, ce profond secret, ce mystère, courait les salons le 13, du 14 au 16 les rues. Le 16, les grenadiers des gardes françaises, devenus garde nationale soldée, déclarèrent qu'ils voulaient aller à

Versailles l'cprendre leur ancien service, garder le chàleau, le Hoi. Le :i2, le ^rand complot élait imprimé dans les Révolutions de Paris. Toute la France le lisait.

M. de Lafayctte, qui se croyait fort, trop fort, ce sont ses propres termes, voulait d'une part contenir la cour en lui Taisant peur de Paris, et d'autre part contenir Paris, en réprimer rai»itation par ses gardes nationales. Il usait, abusait de leur zèle pour faire taire les colporteurs, imposer silence au Palais-Royal, empêcher les attroupements; il faisait une petite guerre de police, de vexations, à une foule soulevée par les craintes qu'il avait lui-même; il connaissait le complot, et il dissipait, arrêtait ceux qui parlaient du complot. Il fit si bien qu'il créa la plus funeste opposition entre la garde nationale et le peuple. On commença à remarquer (jue les chefs, les officiers, étaient des nobles, des riches, des gens considérables. Les gardes nationaux, en général, réduits en nombre, fiers de leur uniforme, de leurs armes nouvelles pour eux, apparurent au peuple comme une aristocratie. Bourgeois, marchands, ils souffraient beaucoup du trouble, ne recevaient rien de leurs biens ruraux, ne gagnaient rien; ilsétaient chaque jour appelés, fatigués et surmenés; chaque jour ils voulaient en finir, et ils témoignaient leurimpatience par quelque acte qui mettait la foule contre eux. Une fois, ils tirèrent le sabre contre un rassemblement de perruquiers, et il veut dusang de répandu. Une autre fois, ils arrêtèrent des gens qui se permettaient de plaisanter sur la garde nationale; une fille dit qu'elle s'en moquait; ils la prirent et la fouettèrent.

Le peuple s'irritait jusqu'à élever conlre la garde nationale la plus étrange accusation, celle de favoriser la cour, d'être du complot de Versailles.

Lafayette n'était pas double, mais sa position l'était. Il empêcha les grenadiers d'aller reprendre à Versailles la garde du Roi, et il avertit le ministre Saint-Priest (17 septembre). Sa lettre fut mise à profit. On la montra à la municipalité de Versailles, lui faisant jurer le secret, et l'on obtint qu'elle demanderait qu'on fît venir le régiment de Flandre. On sollicita la même démarche d'une partie de la garde nationale de Versailles, la majorité refusa. Ce régiment fort suspect, parce que jusque-là il refusait de prêter le nouveau serment, arrive avec ses canons, ses caissons et ses bagages; il entre à grand bruit dans Versailles. En même temps le château retenait les gardes du corps qui avaient fait leur service, afin d'avoir double nombre. Une foule d'officiers de tout grade arrivaient chaque jour en poste, comme faisait l'ancienne noblesse à la veille d'une bataille, craignant de manquer le jour.

Paris s'inquiète. Les gardes françaises s'indignent ; on les avait tâtés, travaillés, sans autre résultat que de les mettre en défiance. Bailly ne put se dispenser de parler à l'Hôtel de Ville. Une députation fut envoyée, le bon vieux Dussaulx en tête, pour porter au Roi les alarmes de Paris.

La conduite de l'Assemblée, pendant ce temps, €St étrange. Tantôt elle semble dormir, et tantôt se réveiller en sursaut. Aujourd'hui, elle est violente, demain modérée, timide.

Un matin, le 12 septembre, elle se souvient du

4 août, de la grande révolution sociale qu'elle a votée. Il y avait cinq semaines que les décrets étaient rendus, la France entière en parlait avec joie, les appliquait, rAssemblée n'en disait mot. Le 12, à l'occasion d'un projet d'arrêté où le comité dejudicature demandait qu'on rendit force aux lois, conformément à une décision du 4 août, un député de Franche-Comté brise la glace et dit : « On travaille pour empêcher la promulgation de ces décrets du 4 août; on prétend qu'ils ne paraîtront pas. Il est temps qu'on les voie munis du sceau royal... Le peuple attend... >>

Ce mot fut pris vivement. L'Assemblée se réveilla. L'orateur des modérés, des royalistes constitutionnels, Malouet (chose surprenante), appuya la proposition, d'autres aussi ; malgré Tabbé Maury, on décida que les décrets du 4 août seraient présentés à la sanction du Roi.

Ce mouvement subit, cette disposition agressive des modérés même, porte à croire que les membres les plus influents n'ignoraient pas ce que Lafayette, ce que l'ambassadeur d'Espagne et bien d'autres disaient dans Paris.

L'Assemblée parut le lendemain étonnée de sa vigueur. Plusieurs songèrent que la cour ne laisserait jamais le Roi sanctionner les décrets du 4 août, et prévirent que son refus provoquerait un mouvement terrible, un second accès de révolution. Mirabeau, Chapelier et d'autres soutinrent que ces décrets, n'étant pas proprement des lois, mais des principes de constitution, n'avaient pas besoin de la sanction royale : la promulgation suffisait. Avis hardi et timide : hardi, on se passait du Roi; ti-

mide, on le dispensait d'examiner, de sanctionner, de refuser; plus de refus, plus de collision. Les choses se seraient décidées par le fait, selon que chaque parti dominait dans telle ou telle province. Ici, on eût appliqué les décisions du 4 août, comme décrétées par l'Assemblée. Là, on les aurait éludées, comme non sanctionnées par le Roi.

Le 15, on vota par acclamation l'inviolabilité royale, l'hérédité, comme pour rendre le Roi favorable. On n'en reçut pas moins de lui une réponse équivoque, dilatoire, relativement au 4 août. 11 ne sanctionnait rien, il dissertait, blâmait ceci, goûtait cela, n'admettait presque aucun article qu'avec modification. Le tout dans le style de >^ecker, empreint de sa gaucherie, de sa tergiversation, de ses moyens termes. La cour, qui préparait tout autre chose, crut apparemment occuper le tapis par cette réponse sans réponse. L'Assemblée s'agita fort. Chapelier, Mirabeau, Robespierre, Pétion, d'autres ordinairement moins ardents, affirmèrent qu'en demandant la sanction pour ces articles constitutifs, l'Assemblée n'attendait qu'une promulgation pure et simple. Grands débats.,. Et de là une motion inattendue, mais fort sage de Volney : (L Cette assemblée est trop divergente d'intérêts, de passions... Fixons les conditions nouvelles de l'élection, et retirons-nous. » — Applaudissements, mais rien de plus. Mirabeau objecte que l'Assemblée a juré de ne point se séparer avant d'avoir fait la Constitution.

Le 21, le Roi, pressé de promulguer, sortit des ambages; la cour apparemment se croyait plus forte. Il répondit que la promulgation n'appar-

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tenait qu'à des lois revêtues des formes qui en procurent V exécution (il voulait dire sanctionnées)^ qu'il allait ordonner la publication^ qu'il ne doutait pas que les lois que décréterait l'Assemblée ne fussent telles qu'il pût leur accorder la saiiclion.

Le 24-, Necker vint faire sa confession à l'Assemblée. Le premier emprunt, trente millions, n'en avait donné que deux. Le second, de quatrevingts, n'en avait donné que dix. Le général de la finance, comme les amis de Necker l'appelaient dans leurs pamphlets, n'avait pu rien faire; le crédit, qu'il croyait gouverner, ramener, n'en avait pas moins péri... Il venait en appeler au dévouement de la nation. Le seul remède était qu'elle s'exécutât elle -même ^ que chacun se taxât au quart de son revenu.

Necker avait fini son rôle. Après avoir essayé de tout moyen raisonnable, il s'en remettait à la foi, au miracle, au vague espoir qu'un peuple incapable de payer moins, allait pouvoir payer plus, qu'il se taxerait lui-même à l'impôt monstrueux du quart de son revenu. Le financier chimérique, pour dernier mot de son bilan, pour fond de la caisse, apportait une utopie que le bon abbé de Saint- Pierre n'eût pas proposée.

L'impuissant croit volontiers l'impossible ; hors d'état d'agir lui-même, il s'imagine que le hasard, l'imprévu, l'inconnu, agiront pour lui. L'Assemblée, non moins impuissante que le ministre, partagea

1. Necker, toujours généreux pour lui-ir.ème, dépassait le quart; il se taxa à cent mille francs.

sa crédulité. Un merveilleux discours de Mirabeau vainquit tout ses doutes, l'emporta hors d'ellemême. Il lui montra la banqueroute, la hideuse banqueroute, ouvrant son gouffre sous elle, prête à l'engloutir, et elle, et la France... Elle vota... Si la mesure eût été sérieuse, si l'argent était venu, l'effet eût été bizarre : Necker eût réussi à relever ceux qui devaient chasser Necker, l'Assemblée eût soldé la guerre pour dissoudre l'Assemblée.

L'impossible, le contradictoire, l'impasse en tous sens, c'est le fond de la situation, pour tout homme et pour tout parti. Disons tout d'un mot : Nul ne peut.

L Assemblée ne peut. Discordante d'éléments et de principes, elle était de soi incapable; mais elle le devient bien plus, en présence de l'ém^eute, au bruit tout nouveau de la Presse qui couvre sa voix. Elle se serrerait volontiers contre le pouvoir royal qu'elle a démoli ; mais les ruines en sont hostiles, elles ne demandent qu'à écraser l'Assemblée. Ainsi Paris lui fait peur, et le château lui fait peur. Après le refus du Roi, elle n'ose point s'indigner, de peur d'ajouter à l'indignation de Paris. Sauf la responsabilité des ministres qu'elle décrète, elle ne fait rien qui soit en rapport avec la situation ; la division départementale, le droit criminel, s'agitent dans le désert; la salle prend de l'écho; à peine six cents membres viennent, et c'est pour donner la présidence à l'homme de la balance immobile, Mounier, celui qui exprime le mieux toutes les difficultés d*agir, et la paralysie commune.

La cour peut-elle quelque chose? Elle le croit en ce moment. Elle voit le clergé et la noblesse qui se

rallient autour d'elle. FJle voit le duc d'Orlcans peu soutenu dans rAsseiublée ' ;elle le voit, à Paris, dépensant beaucoup d'argent et gagnant pou de terrain ; sa popularité est primée par Lafayette.

Tous ignorent la situalion, tous méconnaissent la force gém'rale des choses, et rapportent les événements à telle ou telle personne, s'exagérant ridiculement la puissance individuelle. Selon ses haines ou ses amours, la passion croit des miracles, croit des monstres, croit des héros. La cour accuse de tout Orléans ou Lafayette. Lafayette lui-même, ferme et froid de sa nature, devient imaginatif ; il n'est pas loin de croire aussi que tout le désordre est l'œuvre du Palais-Royal. Un visionnaire s'élève dans la Presse, Marat, crédule, aveugle, furieux, qui va promener l'accusation au hasard de ses rêves, désignant l'un aujourd'hui et demain l'autre cà la mort; il commence par affirmer que la famine est l'œuvre d'un homme, que Necker achète partout les blés pour que Paris n'en ait pas.

Marat commence toutefois, il agit peu encore; il tranche avec toute la Presse. La Presse accuse mais vaguement, elle se plaint, elle s'indigne, comme le peuple, sans trop savoir ce qu'il faut faire. Elle voit bien en général qu'il y « aura un second accès de révolution ». Mais comment? dans quel but précis? Elle ne saurait bien le dire. Pour l'indication des remèdes, la Presse, ce jeune pouvoir, devenu si grand tout à coup dans l'impuis-

1. En réglant la succession, l'Assemblée a ménagé son rival le roi d'Espagne, déclarant ne rien préju-er sur les renonciations des Bourbons d'Espagne à la couronne de France.

sance des autres, la Presse même est impuissante. Elle fait peu dans les jours qui précèdent le 5 octobre, l'Assemblée fait peu, l'flôtel de Ville fait peu... Pourtant tout le monde sent bien qu'une grande chose va venir. Mirabeau, recevant un jour son libraire de Versailles, renvoie ses trois secrétaires, ferme la porte, et lui dit: « Mon cher Blaisot, vous verrez bientôt ici de grands malheurs, du sang... J'ai voulu, par amitié, vous prévenir. N'ayez pas peur au reste : il n'y pas de danger pour les braves gens comme vous. »

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