‹ La prise de Québec et ses conséquences [microforme]Chapitre 6 sur 19 · RE CR · texte numérisé non relu

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l'Intendant et quelques autres personnages. Soupçonnant qu'ils étaient en train de rédiger les articles d'une capitulation générale, j'entrai dans la maison, mais j'eus à peine le temps d'entrevoir l'Intendant, une plume à la main, en train d'écrire sur une feuille de papier ; M. de Vaudreuil me dit que je n'avais rien à faire là. Ayant répondu que c'était vrai, je me retirai promptement, furieux de les voir déterminés à rendre d'une manière aussi scandaleuse une possession dont la préservation avait coûté tant de sang et d'argent.” En sortant, Johnstone rencontra les lieutenant-colonels Dalquier et Poulariez, qu’il supplia d'empêcher la consommation d’une pareille infamie. De fait, si Vaudreuil avait réellement songé à capituler pour la colonie, il en fut bientôt dissuadé par des esprits plus fermes que le sien.

Johnstone, que son cheval ne pouvait plus porter, repartit à pied pour Beauport. ‘‘Je cheminai bien tristement, dit-il, le cœur gros de la perte de mon cher ami M. de Montcalm, tombant de fatigue, perdu dans la pensée des changements que la Providence avait opérés dans l’espace de trois ou quatre heures.”?

Changements considérables, en effet. Montcalm se mourait ; son commandant en second, le brigadier Sénezergues, était blessé à mort ; l’armée en déroute et démoralisée était virtuellement sans chef, et la colonie, qui la veille encore avait la joyeuse illusion d'une prompte délivrance, était du coup plongée dans le désespoir. ‘Ah ! quel journée cruelle ! s’écrie Bougainville, comme elle fut fatale À tout ce qui nous était le plus cher! Mon cœur est déchiré dans

ses fibres les plus sensibles. Nous serons bien heureux si l’approche de l'hiver Sauve le pays d'une ruine totale, ” (1)

Les vainqueurs se fortifiaient sur Je champ de bataille. Comme les Français, ils avaient perdu deux généraux ; car Monckton, le second en commandement, avait été invalidé par une balle de

ligne de combat, sachant qu'un autre adversaire allait se présenter. Bougainville, en effet, arrivait de Capouge à midi avec une couple de mille hommes,

reétranchements, monté du canon sur les hauteurs Pour se défendre, planté une batterie sur la Côte Sainte-Geneviève ; ils avaient fait une descente dans la plaine du côté de la rivière Saint-Charles et avaient Pris possession de l'Hôpital Général, avec son affluence de malades et de blessés. Leur victoire leur

[1] Bougainville à Bourlamaque, 18 septembre 1750.

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avait coûté six oent soixante-quatre hommes de tout rang, tués, blessés et manquants à l'appel. Du côté des Français, les pertes étaient évaluées par Vaudreuil à environ six cent quarante hommes, à près de quinze cents d'après les rapports officiels de source anglaise. En proportion des forces numériques engagées, la bataille de Québec ne fut qu’une grosse escarmouche : Par ses conséquences, ce fut l’une des plus grandes batailles de l’histoire.

Vaudreuil s'était, dans l'intervalle, rendu de l'ouvrage à corne à ses quartiers sur le chemin de Beauport et avait réuni un conseil de guerre. Ce fut une scène tumultueuse. Un courrier fut envoyé à Québec pour demander l'avis de Montcalm, Le général mourant répondit, par un bref message, qu’il y avait à choisir entre trois choses : engager une nouvelle rencontre, retraiter à Jacques-Cartier, ou rendre la colonie. Il y avait beaucoup à dire en faveur d’un nouveau combat. Bougainville, en réunissant toutes ses forces au-dessus de la ville, pouvait disposer de trois mille hommes, qui, joints à la garnison de Québec, aux marins des batteries ainsi qu'aux milices et artilleurs du camp de Beauport, auraient formé un corps de troupes fraîches plus qu'égal en nombre aux Anglais alors stationnés sur les Plaines d'Abraham. En ajoutant à cela les troupes défaites, on avait un effectif beaucoup plus considérable que celui de l'armée victorieuse. (1)

[1] Bigot, comme Vaudreuil, fixe à 3,000 hommes la force de Bougainville. ‘En réunissant le corps de M. de Bougainville, les bataillons de Montréal [laissés au camp de Beauportjet la garnison de Lorette, il nous restait encore près de 5,000 hommes de troupes fraiches.’ [Jour-

Bigot opina POUr un nouveau combat, Vaudreuil lui-même s'exprima dans le même sens, mais, d'après son récit, tous les officiers étaient contre lui. ‘‘J'eus beau, dit-il, faire observer à ces messieurs que nous étions numériquement plus forts que l'ennemi, et que nous pouvions battre celui-ci en nous y Prenant bien, je fus impuissant à changer leur opinion. Mon amour du service et de la colonie m'engagea à me rendre aux vues du Conseil. De fait, si j'avais attaqué les Anglais contre l'avis de tous les principaux officiers, Par mauvaise foi ils m'auraient exposé au risque de perdre la bataille et la colonie avec.” (2)

On prétendit dans le temps que les officiers votèrent pour la retraite parcequ'ils croyaient Vaudreuil incapable de commander une armée et, pis que cela encore, de livrer une bataille. (3) Une rencontre immédiate n'était Pas, du reste, nécessaire. L'objet des Anglais était de prendre Québec, et celui de Vaudreuil aurait dû être de le garder. Une marche de quelques milles lui aurait permis de rejoindre Bougainville, et une fois retranché à Sainte- Foy, ou près de Ià, il se serait trouvé avec des forces considérablement supérieures en arrière de l’armée anglaise, et sa Position aurait été imprenable, Le ravitaillement lui eût été beaucoup plus facile, et de

à Québec, qui n'avaient Pas pris part au combat, S'ilen est ainsi, les troupes fraîches après la bataille comprenaient, non pas 5,000, mais plus de 6.000 hommes ; ajoutons le nombre des vaincus, et déduction faite des

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là il aurait pu sans peine jeter des hommes et des vivres dans la ville, les Anglais n'étant pas en nombre pour en faire le siège. 11 aurait pu harceler l'ennemi, ou même l'attaquer à l’occasion, et soit forcer la levée du siège ou le faire durer assez longtemps pour que l'approche de l'hiver eût obligé les agresseurs à remettre à la voile, perdant tout le fruit de leur victoire.

Il aurait au moins pu prendre la nuit pour réfléchir. Il était en sûreté au delà de la rivière Saint- Charles. Les Anglais, épuisés de fatigue, après une journée de combat et une nuit sans sommeil, ‘étaient pas en humeur de l'inquiéter. Une par 2 de ses propres troupes avait un mortel besoin d repos ; la nuit aurait récupéré les forces, et porté conseil. Mais Vaudreuil ne voulait pas attendre ; l'ordre de retraiter fut donné immédiatement. Le mouvement commença à 9 heures le soir même. Québec fut abandonné à son sort. (1) On laissa les canons dans les lignes de Beauport, les tentes dans les camps, et assez de vivres en magasins pour nourrir l’armée pendant une semaine. ‘La perte du marquis de Montcalm, dit un officier français alors présent, fit perdre la tête à ses successeurs, qui ne songèrent qu'à fuir, tant était grande leur terreur à la pensée d'être attaqués dans leurs retranchements le lendemain. L'armée a’ andonna le camp dans un désordre inouï. (2) ‘‘Ce ne fut pas une retraite, dit Johnstone, qui en faisait lui-même partie, mais un abominable

[1] Livre d'Ordres, ordre du 13 septembre 1759. [2] Foligny, Journal mémoratif.

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Sauve-qui-peut, opéré dans un tel désordre et avec une telle confusion que, si les Anglais l'avaient su, il eût suffi de trois cents hommes lancés À notre Poursuite pour mettre en Pièces notre armée entière. Les troupes étaient toutes mélangées, éparses, dispersées, et couraient aussi vite qu'elles Pouvaient, Comme si elles avaient eu toute l'armée anglaise sur les talons.” On traversa de la sorte Charlesbourg, Lorette et Saint-Augustin, jusqu'à ce que, le 15, on pût se reposer sur la colline imprenable de Jacques- Cartier, au bord du Saint-Laurent, à trente milles du danger.

Montcalm rendait le dernier soupir dans cette

Lorsqu'on l'avait ramené blessé du Champ de bataille, il avait été déposé dans la maison du chirurgien A:noux, qui était alors à l'Tle-aux-Noix avec Bourlamaque, mais son plus jeune frère, chirurgien lui aussi, avait examiné Ja plaie et l'avait déclarée mortelle. ‘J'en suis heureux," avait dit Montcalm d'une voix tranquille ; puis il avait demandé combien de temps il lui restait à vivre. — “(Une douzaine d'heures, plus ou moins,” lui fut-il répondu.— “Tant mieux ! reprit-il, j'aurai le bonheur de ne Pas voir la reddition de Québec.” On rapporte qu'il ajouta que, puisqu'il avait perdu la bataille, il s'en Consolait par la pensée d’avoir été battu Par un aussi brave ennerr!, et quelques-unes de ses dernières paroles furent l'éloge de son successeur Lévis, qu'il avait en haute

dement. Vaudreuil ayant envoyé demander son avis sur la situation, il le donna ; Mais, lorsque Ramesay,

commandant de la garnison, vint prendre ses ordres, il répondit: ‘‘Je ne veux ni donner d'ordres, ni intervenir davantage en aucune manière. J'ai de grandes affaires à régler sur le champ, bien plus importantes que celles de votre garnison en ruines et de ce misérable pays. Mes heures sont courtes ; veuillez donc me laisser en paix. Je vous souhaite tout le bien possible, et que vous vous tiriez heureusement de vos embarras présents." Jusqu'au dernier mor*ent, il pensa cependant à ceux qui avaient été sous ses ordres, et envoya la note suivante au brigadier Townshend : ‘* Monsieur. l'humanité anglaise met mon esprit en repos qua, au sort des prisonniers français et des Canadiens. Ayez pour eux les sentiments qu'ils m'ont fait éprouver À moimême. Ne leur faites pas sentir qu'ils ont changé de maîtres. Soyez leur protecteur comme je fus leur père.” (1)

L'évêèque Pontbriand, lui-même rapidement miné par une maladie mortelle, l’assista sur son lit de mort et lui administra les derniers sacrements. I] expira doucement à quatre heures du matin, le 14. Il était dans sa quarante-neuvième année.

Dans la confusion du moment, on ne put trouver d'ouvrier pour faire un cercueil ; ce fut un serviteur des Ursulines, connu sous le nom de Bonhomme Michel, qui rassembla quelques planches et les cloua ensemble de manière à en faire une grossière forme de boîte. Les restes du pauvre général y furent

[1] Je suis redevable à l'Abbé Bois d'une copie de cette note. Les dernières paroles de Montcalm, qu’on vient de lire, sont rapportées en partie par Johnstone et par Knox.

déposés, et tard dans la soirée furent transférés à leur dernière demeure. I] n'y eut ni sonnerie de cloches, ni salves de canon. Les officiers de la garnison suivirent la bière, et quelques gens du peuple, femmes et enfants, se joignirent à la procession comme elle »e déroulait dans un morne silence le long de la rue sombre, entre deux haies de maisons abimées par les boulets de Canon et les bombes, jusqu'à la chapelle du couvent des Ursulines. Un obus, en éclatant à travers le plancher, y avait Ouvert une cavité qu'on avait élargie pour creuser a fosse. Trois prêtres de la Cathédrale, plusieurs religieuses, Ramesay avec ses officiers, et un groupe de citoyens assistèrent à la cérémonie. Le service chanté, le corps fut descendu dans la fosse À la lueur des torches, et alors, ajoute la chronique, ‘‘éclatèrent les sanglots et les gémissements. I sembla que la dernière espérance de la colonie était enterrée avec les restes du Général.” (1) En vérité, les funérailles de Montcalm étaient bien celles de la Nouvelle. France, (2)

Ce n’était pas le temps de pleurer. Les exigences du moment étaient tre P urgentes, trop solennelles pour cela. Lorsqu’a1t. lendemain de la bataille le peuple de Québec vit encore les tentes restées debout au camp de Beaupert, il crut que l’armée était encore là pour le défend:e. (3) Ramesay connaissait l’inanité de cette espérance. La veille au soir, Vaudreuil l’avait

[1] Ursulines de Québec, iii, 10, [2] Voir Appendice : Mort et funérailles de Montcalm. #4 [3] Mémoire au Sieur de Ramesay.

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prévenu de sa fuite par deux notes écrites précipitamment. ‘“ La position de l'ennemi, écrivait le gouverneur, devient de plus en plus forte d’un instant à l’autre: cette raison, avec d’autres, m'oblige à retraiter.”—“J’ai reçu toutes vos lettres. Comme je pars à l'instant, je vous prie de ne plus m'écrire. Demain vous aurez de mes nouvelles. Je vous souhaite le bonsoir.” Ces messages étaient accompagnés de l’ordre suivant : “M. de Ramesay n'attendra pas que l'ennemi emporte la ville d'assaut. Dès que les vivres manqueront, il hissera le drapeau.” A cet ordre était attaché un mémoire des termes que Ramesay devait demander aux vainqueurs. (1)

“Quel coup ce fut pour moi, dit l’infortuné commandant, de me voir si tôt abandonné par l’armée, qui seule pouvait défendre la ville!” Sa garnison consistait de quelque quatre ou cinq cents hommes de troupes coloniales, d’un nombre plus considérable de marins et de la milice locale. (2) Cette dernière était en proie au désespoir. Les habitants qui, pendant le siège, avaient cherché un refuge dans ‘e faubourg St.-Roch, étaient rentrés après la bataille; il fallait donc subvenir à 2,600 femmes et enfants, plus à peu près un millier d’invalides et de non-combattants, et les approvisionnements en ville, même à demi-ration, pouvaient à peine durer une semaine. Ramesay n'avait pas été d'abord informé qu’il en restait beaucoup dans les camps de Beauport : lorsqu'il l’apprit

LT Memoire pour servir d'instruction à M. de Ramesay, 13 septembre 1759. Annexé avec les nous ci-dessus au Mémoire de Ramesay

[2] Les rapports anglais donnent un total de 615 réguliers frauçais, dans la place, outre les marins et miliciens.

enfin et qu’il y envoya des convois on constata que les Sauvages et ] disette avaient tout emporté.

“Le découragement, dit-il, démoralisation extrême et universe et les plaintes contre l’armée qui nous avait abandonnés se changèrent en un cri général d’exaspération. Je ne pus empêcher les marchands, tous officiers de la milice de ville, de se réunir dans la maison de M. Daine, le maire. Ils se Prononcèrent pour la capitulation et me présentèrent une requête à cet efiet, signée par M. Daine et tous les principaux citoyens.’

Ramesay convoqua un conseil de guerre, Un seul officier, Fiedmont, capitaine d’artill Pour une nouvelle réduction des ration résistance jusqu’au bout. Tous les autre capitulation. (1) Ramesay aurait pu déshonneur ; iltint bon ce incident donnant

à Jacques-Cartier.

Cet événement était l’arrivée de Lévis.

Dans l'après-midi de la bataille, Vaudreuil avait eu une idée sensée ;

; il avait expédié un courrier à Montréal pour appeler à son aide cet habile militaire. (2) Lévis était parti sur l'heure, avait atteint Jacques-Cartier, où il avait vu la réalisation de ses pires pressentiments. “ Le grand nombre de fuyards que je commençai à rencontrer à Trois-Rivières m'avait préparé

au désarroi que je trouvai dans l'armée. Jamais de

[1] Copie du Conseil de 15 septembre 1750,

pour s’en emparer, es Campagnards en

était complet, la Ile. Les murmures

erie, opina s et pour la S votèrent la

céder sans pendant jusqu’à ce qu’un quelque lueur d’espoir se produisit

guerre tenu par M. de Ramesay à Québec,

(2]Lévis à Bourlamaque, 15 septembre 1759. Lévis, Guer re du Canada.

ma vie je n'avais rien vu de tel. Ils avaient tout laissé derrière eux au camp de Beauport, tentes, équipages, ustensiles.”

Il donna franchement son opinion, blâma la retraite, et pressa Vaudreuil de retourner avec lui sur ses pas aussi vite qu’il était venu. (1) Le gouverneur, cassant en temps ordinaire, mais souple dans les moments critiques, prit en très bonne part les avis d’un homme plus fortement trempé que lui, le laissa décider à sa place, con-:ntit au retour des troupes, et par la suite écrivit dans sa dépêche au ministre : “Je fus bien charmé de trouver M. de Lévis disposé à marcher sur Québec à la tête de l’armée”. (2)

Lévis, de son côté, écrivit

‘La situation où je trouvai l’armée, manquant de tout, ne me découragea pas. Sur ce que M. de Vaudreuil me dit que Québec n’était pas pris et qu’il y avait laissé une assez nombreuse garnison, je pris la résolution, pour réparer la faute qu’on y avait faite, d'engager M. le marquis de Vaudreuil à faire remarcher l’armée au secours de cette place. Je lui représentai que c'était le seul moyen d'empêcher la défection entière des Canadiens et des Sauvages ; que, par la connaissance que nous avions du pays, nous pourrions nous approcher fort près des ennemis, que nous savions retranchés sur les hauteurs de Québec et travaillant à des batteries pour battre cette place ; que, si nous trouvions leur armée mal postée, nous pourrions l'attaquer, ou qu’au moins, en nous appro-

4 [1] Bigot au Ministre, 15 octobre 1759. Malartic À Bourlamaque, 28 septembre 1759.

[2] Vaudreuil au Ministre, 5 octobre 1759.

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