Devine encoi^; diilraueiil, le Prophète. A. M
\ I. y') livraison.
MID-LOTHIAN. ftf-
II s'arrêta. On pense bien que Butler, bien qu'il n'eut pas tout à fait les mêmes idées que le vieillard sur le gouvernement de l'Église, avait trop d'humanité pour l'interrompre pendant qu'il rappelait avec orgueil ses souffrances et sa fidélité à la bonne cause. Quand il s'arrêta, accablé par les plus cruels souvenirs, Butler saisit l'occasion de lui adresser quelques consolations.
«Vous êtes bien connu, mon vieil et respectable ami, pour un sincère et éprouvé serviteur de ia croix, pour un hommequi doit, commeditsaintJércme, per infamiam et bonam famam (/rassari ad immorla/i/alem , c'est-à-dire qui marche à la vie éternelle au milieu du blâme et au milieu des éloges. Vous avez été un de ceux à qui les aines tendres et craintives crient duiis le silence de la nuit : Sentinelle, où en est la nuit? et , sa. .s doute , ce pénibie coup ne vous a point frappé sans la permission de la Providence, et elle vous l'a envoyé comme une épreuve.
— ht je le reçois ainsi, dit le pauvre Deans en serrant la main de Butler; quoique je n'aie appris à lire l'Écriture que dans ma langue maternelle ( car, malgré son affliction, la citation latine de Butler ne lui avait pas échappé), je l'ai atsez étudiée pour savoir porter encore cette croix avec soumission.
Mais, hélas! Reuben Butler, l' Église, dont j'ai été regarde, quoique indigne, comme une des colonnes; l'Église où j'ai tenu, dès ma jeunesse, une place parmi les anciens, qu'en penseront le mondain et le profane, quand un de ses chefs ne peut garantir du péché sa propre famille? Comme ils vont éclater en reproches, quand ils verront les enfants des forts apostasier comme les enfants de Reliai!
Mais je boirai cecaliceavec cette consolation que tout ce qu'on a vu de bien dans les miens ou dans moi-même, était comme l'éclat que jettent certains insectes pendant ia nuit. Ils paraissent brillants parce que tout es! sombre autour deux; mais (tes que le jour est venu, ce ne sont plus que des vermis-
\V\LTER SCOTT.
seaux rampants sur la terrp. Tel sera le sort de tous les lambeaux de la justice humaine dont nous nous enveloppons pour rouvrir notre hon'e. »
Comme il prononçait ces mots , la porte s'ouvrit de nouveau , et M. Bartholin Saddletree entra, son chapeau à trois cornes rejeté sur le derrière de sa tête, et assujetti dans cette position par on mouchoir de soie, tenant à la main sa canne à pomme d'or, et annonçant, dans tout son extérieur, un riche bourgeois qui pouvait un jour remplir quelque place parmi les magistrats de la ville , sinon occuper la chaise curule elle-même.
La Rochefoucauld , qui a déchiré le voile qui couvre tant de plaies hideuses du coeur humain, dit que dans l'adversité de nos meilleurs amis, nous trouvons souvent quelque chose qui ne nous déplait pas. M. Saddletree se serait fort irrité si on lui eût dit qu'il ressentait quelque satisfaction du malheur d'Kffie Deans et du chagrin de sa famille; et cependant c'est une grande question de savoir si le plaisir de jouer le rôle d'un personnage important , de chercher et d'expliquer le point de droit sur cette affaire, ne le consolait pas, pour ne riîn dire de plus , du chagrin que lui causait l'affliction d'une parente de sa femme. Il avait enfin trouve une véritable affaire judiciaire, et ne serait pas obligé, comme d'ordinaire, de donner son avis à des gens qui ne le désireraient ni ne le demanderaient. Il sentait le même bonheur qu'un enfant qui reçoit pour la première fois mie montre qui va quand elle est montée, qui a des aiguilles et un cadran véritables. Mais, outre ce sujet de discussion judiciaire, la tè e de Rartholin était encore remplie de l'affaire de Porteous, de sa mort violente, el de toul ce qui ep pouvait résulter pour la vife. Il éprouvait ce que les Français appellent l'embarras des richesses, le désordre produit par la surabondance de ses richesses intellectuelles. M s'avança avec l'air de supériorité d'un homme qui sent
sa double importance, qui sait plus de nouvelles iu • la compagnie où il arrive, et croit avoir droit de l'accabler sans pitié de tout ce qu'il a a raconter.
« Bonjour, monsieur Deans; bonour, monsieur Butler; je ne savais pas que vous connussiez M. Deans. »
Butler lui fit une réponse insignifiante. On comprend facilement pourquoi il n'avait pas fait de ses liaisons avec cette famille , qui avaient (tour lui quelque chose de tendre et de mystérieux, un sujet de conversation avec un homme qui y eût été aussi peu sensible que Saddletree.
Le digne bourgeois, plein de son importance, prit une chaise, s'essuya le front, reprit haleine, et essaya d'abord la force de ses poumons par un grave et profond soupir, aussi bruyant qu'un gémissement. « JNtus vivons dans un temps malheureux , monsieur Deans , dans un temps malheureux !
— Un temps de péché , de honte et d'impiété, » répondit Deans d'une voix plus basse.
« Pour moi, » dit Saddletree d'un air d'importance, « entre l'affliction de mes amis et les malheurs de ma vieille patrie, tout l'esprit que j'ai pu avoir semble (n'abandonner, au point que je me croirais presque aussi ignorant que si je vivais inter rusticos. Ce matin , je me suis levé, ayant arrange dans ma tête tout ce qu'il faut faire pour la pauvre Elfic , et me rappelant toutes les dispositions 'égaies sur le bout du doigt ; voila (pie l'insurrection et la mort de John Porteous, pendu à la solive d'un teinturier, sont venues tout bouleverser dans mon esj rit. »
Quelque absorbé qu'il hit par son propre malheur, Deans ne put s'empêcher de pn ndre quelque i. térél a a s nouvelles. Saddletree entra aussitôt dans des détails circonstanciés sur l'insurrection et ses conséquences, tandis que Pailler cherchait le moyen d'entretenir Jeanie en particulier. Elle lui en fournit l'occasion, en sortant de la chambre comme pour aller se livrer a ses occu-
LA PRISON DU patio is du matin. Butler la suivit peu après , laissant Deans tellement occupé du récit de Saddletree, qu'il n'était guère probable qu'il s'aperçût de leur absence.
Le lieu de l'entrevue était une pièce voisine, où Jeaire se livrait ordinairement à la lecture. Quand Butler arriva auprès d'elle , il la trouva silencieuse, abattue, et près de fondre en larmes. Au lieu de l'activité qu'elle déployait babituellement, même en s'entretenant avec quelqu'un, elle était assise dans un coin , sans s'occuper de rien , et comme accablée sous le poids de ses propres pensées. A la vue de Butler elle essuya ses yeux, et entra sur-lechamp en conversation avec cette simplicité et cette candeur qui lui étaient naturelles.
« Je suis bien aise que vous soyez venu, monsieur Butler, dit-elle, parce que... parce que je désirais vous dire qu'il faut que tout soit fini entre nous deux... Il le faut pour vous et pour moi.
— Que tout soit fini ! » dit Butler avec surprise; «et pourquoi le faut-il? Sans doute, c'est un coup terrible, mais qui ne frappe ni sur vous ni sur moi. C'est un malheur envoyé par Dieu, mais qui ne doit point rompre un engagement , si ceux qui l'ont pris veulent le maintenir.
— Reuben, » dit la jeune fille en le regardant avec tendresse, « je vois que vous songez plus à moi qu'à vousmême; mais, Reuben, je puis eu retour penser à votre intérêt plus qu'au mien propre. Vous portez un nom sans tache, vous avez été élevé pour être ministre de l'Évangile, et l'on dit que vous parviendrez a un haut rang dans l'Église, quoique la pauvreté vous retenue bien bas maintenant. La pauvreté est un ennemi secret, mais la mauvaise renommée en est un plus grand encore, et je ne veux pas que vous l'appreniez à cause de moi.
— Que voulez-vous dire? » répondit Butler avec impatience; « quel rapport voulez-vous établir entre le crime de
iVITD-LOTHTAN. 83
votre sœur, si elle est coupable, ce qui, j'espère , n'est pas prouvé , et notre engagement? Comment cela pourrait-il retomber sur vous ou sur moi ?
— Pouvez-vous me le demander, monsieur Rutler? cette tache s'oubliera-t-elle tant que nos fronts s'élèveront sur la terre? JNe s'étendrait-elle pas sur nos enfants et sur les enfants de nos enfants? Être filie d'un honnête homme eût été une recommandation pour moi
et les miens, mais être sœur d'une
Oh ! grand Dieu ! » Ici la résolution lui manqua et elle fondit en larmes.
Son amant fit tous ses efforts pour la calmer, mais elle s'exprima aussi positivement qu'auparavant. « Non, Reuben, je ne porterai point l'affliction dans le cœur d'un homme; je puis supporter mon propre malheur, et je le supporterai, mais sans le faire partager à un. autre. Je porterai seule mon fardeau. >>
Un amant est naturellement soupçonneux et jaloux; et la promptitude de Jeanie à rompre leur engagement sous prétexte de préserver sa réputation et sa tranquil ité de toute atteinte, parut à Butler avoir un rapport intime avec la commission dont l'étranger l'avait chargé le matin. Il lui demanda d'une voix mal assurée, si la situation de sa sœur était le seul motif qui la fit parler ainsi.
« Et quel autre motif pouvez-vous supposer? » répondit-elle avec simplicité; « n'y a-t-il pas dix ans que. nous nous parlons ainsi dans l'intimité?
— Dix ans? dit Butler, c'est un temps bien long... assez long peut-être pour user chez une femme...
— Pour user une rohe, dit Jeanie, et en faire désirer une neuve, si elle aime la parure, mais non pour user l'affection. Les yeux peuvent changer, mais le cœur , jamais.
— Jamais! dit Butler, c'est une promesse hardie.
— Hardie, mais sincère, » dit Jeanie avec la même simplicité et le même calme qu'elle montrait dans la joie et dans la tristesse , dans les affaires ordinaires
comme dans celles qui l'intéressaient le plus vivement.
Initier garda un moment le silence ; puis, la regardant fixement : « .le suis chargé, dit-il , d'un message pour vous, Jeanie.
— Un message! Et de qui? qui peut avoir quelque chose à me dire?
— C'est un étranger, » dit Butler affectant une indifférence que sa voix démentait, « un jeune homme que j'ai rencontré ce matin sur les rochers deSalisbury.
— Ciel! » dit Jeanie avec vivacité, « et que vous a-t-il dit ?
— Que vous n'étiez pas venue à l'heure indiquée; qu'il fallait que vous allassiez le trouver seule, à la butte de IMuschat, au lever de la lune.
— Dites-lui , » reprit Jeanie avec précipitation , « que je n'y manquerai pas.
— Puis-je vous demander, » dit Butler, dont la vivacité de cette réponse accrut les soupçons , « quel est l'homme h qui vous accordez avec tant d'empressement un rendez-vous dans un lieu et à une heure si extraordinaires?
— On est souvent force de faire dans ce monde ce qu'on ne voudrait pas faire, dit Jeanie.
— Sans doute, répondit son amant ; mais qui vous force a aller a ce rendezvous ? Quel est cet homme? (le que j'ai vu de lui ne lui est pas trop favorable... Quel est-il ?
— Je ne le sais pas, » dit Jeanie avec calme.
<• Vous ne ie savez pas? » dit Butler se promenant dans la chambre d'un air d'impatience. « Vous irez trouver un jeune homme que vous ne connaisse/, pas, a une telle heure, dans un lieu aussi solitaire... Nous dites que \ous y êtes Ion ce, et cependant vous prétendez ne pas connaître celui qui exerce
une pareille influence sur vous lea-
nie , que dois- je penser de tout cela ?
— l'erse/, seulement , Keiiben . que je dis la veri e, comme je la ilir.ii au jour du jugement. Je ne connais pas cet homme, je ne crois pas l'avoir jamais vu, et cependant il faut que je fasse ùt
SCOTT
qu'il demande... Tl y va de la vie ou de la mort.
— Ne voulez-vous point en parler à votre père et l'emmener avec vous ? dit Butler.
— Je ne le puis , dit Jeanie, cela ne m'est pas permis.
— Et moi , voulez-vous que je vous accompagne? je vous attendrai dans le parc, à la nuit tombante, et je me joindrai à vous quand vous sortirez.
— C'est impossible, dit Jeanie, aucun être mortel ne peut entendre notre entretien.
— Avez-vous bien considéré ce que vous allez faire? l'heure, l'endroit, cet homme inconnu et suspect? S'il avait demandé a vous voir dans cette maison, votre père étant dans la chambre voisine et pouvant vous secourir , à une pareille heure, vous auriez du le refuser.
— Il faut que mon sort s'accomplisse, monsieur Butler; ma vie et ma sdreté sont entre les mains de Dieu, mais je ne dois pas craindre de les exposer pour l'objet dont il s'agit.
— Alors, Jeanie, » dit Butler fort mécontent, « il nous faut rompre surle-champ et nous dire adieu ; quand il n'y a pas de confiance entre un homme et celle qui lui est promise, sur un pi inl aussi important, c'est une preuve qu'elle ne tient plus guère .1 ce qui fait la force et le charme de leur engagement. •>-
Jeanie le regarda en soupirant : « Je croyais,, dit-elle, être préparées supporter cette séparation . niais je ne prévoyais pas (pic nous dussions nous quitter ainsi. Cependant je ne suis qu'une femme et vous êtes homme... Ce n'est pas la même chose pour vous. Si votre cour en soutire moins, en pensant mal de moi, je ne vous demanderai pas de penser autrement.
— Vous êtes, dit Butler , ce (pie vous ave/, toujours été, meilleure, plus sage el moins égoïste dans votre naïveté , que je ne le suis ;ivec tout le secours qu'un chrétien peut em; runter a la phi.oso-
,.:is pourquoi... pourquoi perse-
LA PRISON DU vérez-vous dans un projet si extraordinaire?... Pourquoi ne pas me permettre de vous accompagner pour vous protéger, ou du moins vous conseiller ?
— Parce que je ne le puis ni ne l'ose ; mais, écoutez, qu'y a-t-il? Il est arrivé quelque chose à mon père. «
On parlait, en effet, très-haut et avec colère dans la chambre voisine, et il est nécessaire d'en expliquer la cause avant d'alier plus loin.
Quand .1 en nie et Butler furent sortis, M. Saddletree parla de l'affaire qui intéressait vivement la famille. Dans le commencement de leur conversation, le vieux Deans, qui d'ordinaire ne laissait guère passer une proposition sans la contester, parut si abattu parle sentiment profond du danger de sa fille, qu'il entendit sans répliquer, et peut-'tre sans les comprendre, une ou deux doctes dissertations sur la nature du crime "dent elle était accusée et les mesures qu'il falla't prendre en conséquence. Sa seule réponse, chaque fois que Saddletree s'arrêtait, était celle-ci : « Je ne doute pas que vous ne nous vouliez du bien. Votre femme est notre arrière-cousine. »
Encouragé par ces marques d'assentiment , Snddletree qui, en sa qualité d'amateur de la jurisprudence, avait une grande déférence pour toutes les autorités constituées , revint ta son autre affaire, le meurtre de Porteous, et prononça une censure sévère contre tous ceux qui y avaient pris part.
« C'est un moment bien critique, monsieur Deans , bien critique , quand le peuple arrache aux magistrats légitimes le droit de vie et de mort pour l'exercer par lui-même ! Je pense, comme le penseront sans doute M. Crossmyloof et le conseil privé , qu'une insurrection à main armée, pour priver de la vie un homme qui avait obtenu un sursis , ne vaut guère mieux qu'une rébellion.
— S\ je n'avais l'esprit plein du malheur qui m'arrive, monsieur Saddletree, dit Deans, je vous contesterais ce point.
— Et comment pourriez-vous contester ce qui est si clair dans la loi ? »
dit Saddletree avec une espèce de dédain. « Il n'y a pas un clerc, ayant jamais porté un sac a procès, qui ne puisse vous dire que la rébellion est la pire et la plus violente espèce de trahison , que c'est- le rassemblement ostensible des sujets du roi contre son autorité ( surtout nua.id c'est en armes et au son du tambour , et mes yeux et mes oreilles peuvent porter témoignage de ces deux circonstances) , crime pire que celui de lèse-majesté : cela ne souffre pas de discussion , voisin.
— Il y aurait, au contraire, lieu à discuter beaucoup , répondit Davie Deans ; je n'ai jamais aimé vos doctrines de légalité et de formes, cousin Saddletree. J'ai aussi fort peu d'estime pour vos gens de justice , depuis que les honorables partisans de la révolution ont vu tomber toutes leurs espérances.
— Mais que voulez-vous donc, monsieur Deans? » dit Saddletree avec impatience; « ne jouissez-vous pas de la liberté civile et religieuse, bien établie, et solidement assurée pour vous et vos descendants à jamais.
— Monsieur Saddletree, je vois que vous êtes un sage selon le monde , et vous vous rattachez à ces longues robes , à ces légistes subtils de notre pays, qui ont conduit ce malheureux royaume à sa perte , quand leurs mains déloyales caressaient les mains sanglantes de nos assassins; quand ceux qui avaient élevé la tour de Sion et les boulevards de la réforme, virent leurs espérances tourner en confusion et leur joie en larmes.
— Je ne puis comprendre cela, voisin , reprit Saddletree ; je suis un honnête presbytérien de l'Église d'Ecosse, et je m'y soumets comme à l'assemblée générale et a l'administration légitime de ia justice par les quinze lords de session et les cinq lords de la cour de justice.
— Qu'est-ce que tout cela ! » s'écria Davie, a qui l'occasion de porter témoignage contre les péchés et l'apostasie de son pays lit oublier un instant son mal-
V, VLTER
heur domestique. « Qu'est-ce que votre assemblée générale, et votre cour des sessions? Qu'est-ce que votre assemblée, sinon un misérable troupeau de ministres qui se tinrent en sûreté et ;i couvert, quand les fidèles, persécutes, souffraient de la faim et du froid, menacés de la mort, du fer et du feu, sur les rochers et dans les marais! Maintenant les faibles sortent de leurs retraites , comme de grosses mouches a un rayon de soleil, pour prendre la place des gens qui valent mieux qu'eux , la place de ceux qui rendirent témoignage, combattirent et endurèrent la prison et la déportation. Quelle troupe méprisable ! Quant à votre cour des sessions...
— Vous pouvez dire tout ce que vous voudrez de l'assemblée générale, » dit Saddletree en l'interrompant , « qu'ils s'en défendent comme ils pourront ; mais pour les lords des sessions, comme ils sont mes voisins, il faut que vous sachiez, pour votre gouverne , qu'en mal parler c'est uu crime .sui generùt : sui gcucris , monsieur Deans... Savezvous ce que cela signifie ?
— Je comprends peu le langage de l'antechrist , dit Deans ; et peu m'importe le nom que votre justice, monsieur, peut donner aux discours d'hommes honorables. Quant à en mal parler, c'est ce que font tous ceux qui perdent leur procès, et les neuf dixièmes de ceux qui le gagnent. Il faut que vous sachiez que je regarde vos avocats à langue dorée, qui vendent leur science pour de l'argent, et vos juges à argent, qui, selon le inonde , accorderont trois jours d'audience à mie discussion sur une pelure d'oignon, et pas une demi-heure au témoignage de l'Évangile; ou1, que je les regarde comme des formalistes qui appuient par les sentences, les chicanes et les subtilités de la loi , eet assemblage de trahison... l'union, la tolérance, le patronage et le serment erastien des épiscopaux... Quant a votre cour de justice , qui tue l'ame et le corps... »
L'habitude de considérer sa vie comme consacrée à rendre témoignage eu faveur
SCOTT
de ce qui lui semblait la cause souffrante et abandonnée de la vraie religion avait entraîné Davie; mais en prononçant le.
nom de la cour de justice, l'idée de la malheureuse situation de sa fille revint à son esprit; il s'arrêta au milieu de sa déclamation triomphante, porta ses mains a son front, et garda le silence.
Saddletree en fut ému , mais non pas assez pour laisser échapper le moyen de discourir à son tour, que lui donnait le silence subit de Davie. « Personne ne doute, voisin, que ce ne soit une cruelle chose d'avoir affaire aux cours de justice, autrement que pour s'instruire dans la théorie et la pratique en suivant les audiences; quant à la malheureuse affaire d'Effie... vous avez sûrement vu l'accusation? » Il tira alors de sa poche une liasse de papiers, et se mit à les feuilleter.
« Ce n'est pas cela... c'est l'information de Mungo Marsport contre le capitaine Lackland, pour être passé sur sa terre de Marsport avec faucons, bassets, chiens couchants, (iets, fusils, arbalètes et autres instruments plus ou moins destructeurs du gibier, comme daims rouges, daims fauves, perdrix rouges, perdrix grises, hérons et autres; n'ayant ledit défendeur aucun droit, aux termes du statut 02, c'esta-tlire n'ayant pas une charrue de terre. Maintenant les défenses signifiées disent que non. constat pour le moment ce que c'est qu'une chai rue de terre; que cette incertitude suffit pour invalider les conclusions du demandeur. Dans les réponses aux défenses (M. Crossmyloof les a signées, mais c'est M. Younglad qui les a faites), on dit qu'il importe peu, in hoc statu, de savoir ce que peut avoir d'étendue une charrue de terre, puisque le défendeur n'c.i possède pas du tout. Qu'une charrue de terre ( ici M. Saddletree lit le papier qu'il tenait) soit, si vous voulez, moindre (pie la dixième partie d'un pied (.ceci est de M. Crossmyloofje reconnais son style)...
que. la dixième partie d'un pied, quel argument en tirerez-vous si le défen-
deurnepossèdepasunelignedeterredans toute l'Ecosse? L'adoocatus de Lackland avance dans sa réplique que nihil interest de posse.ssione , que c'est au demandeur à établir que le statut s'applique positivement à la question (ceci mérite toute votre attention, voisin), et à démontrer, Jbrmaliter et specictliter, aussi bien que généralité/' , quelle est cette qualité que le défendeur ne possède pas ? Dites - moi ce que c'est qu'une charrue de terre, et alors je vous dirai si je la possède ou non. Sans doute le demandeur est tenu de comprendre et d'expliquer sa demande et le statut sur lequel il la fonde. Titius redemande à Mscvius un cheval noir qu'il lui a prêté. Il obtiendra condamnation contre Mxvius; mais s'il lui redemande un cheval bleu ou rouge, il est hors de doute qu'il devra d'abord démontrer qu'un pareil animal est in renom naturel. Personne ne peu* être tenu de répondre a une demande qui n'a pas de sens, c'est-àdire à une accusation qu'on ne peut expliquer ni comprendre (il se trompe en cela; car moins on les comprend, meilleures sont les plaidoiries ) : ainsi , s'en rapporter a cette mesure de terre non définie et non comprise, ce serait comme si le statut prononçait une peine contre quiconque se servirait de faucons et de chiens couchants , ou porterait des culottes de soie bleue, sans posséder... Mais je m'aperçois que je vous fatigue, monsieur Deans; nous allons revenir à votre affaire.. Et cependant cette affaire de Marsport contre Lackiand a fait beaucoup de bruit. Voici l'acte d'accusation contre cette pauvre Eflie : « Attendu qu'il nous a été humblement, représenté (ce sont les formules d'usage) que, d'après les lois de ce royaume et de tout pays civilisé, le meurtre, et spécialement l'infanticide, est un crime d'une nature particulière, et qu'il faut punir rigoureusement; Attendu que, outre le principe général susénoncé, il a été, par un acte passé dans la seconde session du premier parlement, sous le regue de nos puissants et au-
gustes souverains Guillaume et Marie, •spécialement décidé que toute femme qui aura caché sa grossesse, et qui ne pourra prouver qu'elle a demande des secours au moment de son accouchement, dans le cas où l'enfant serait mort ou non représenté, sera mise en jugement comme homicide; et ledit fait d'avoir caché sa grossesse étant prouvé ou avoué, elle subira la peine prononcée par les lois : vous, ElGe ou Euphémie Deans...
— Assez! dit Deans en relevant la tête, j'aimerais mieux que vous m'enfonçassiez une épée dans le cœur, que d'en entendre un mot de plus !
— Comme vous voudrez, voisin, dit Saddietree; je croyais que vous auriez été bien aise de connaître cette affaire à fond; mais le plus important, c'est de décider ce qu'il faut faire.
— Rien , répondit Deans avec fermeté, si ce n'est d'attendre ce que le Seigneur jugera à propos de nous envoyer. Ah! pourquoi n'a-t-il pas retiré du monde ma tète blanchie avant la terrible trihulation qui m'arrive? mais que sa volonté soit faite! Je puis le dire encore, mais je n'en pourrais dire plus.
— Mais, voisin, vous prendrez un avocat pour défendre la pauvre enfant?
Il faut absolument s'en occuper.
— S'il y avait quelqu'un parmi eux qui eût conservé sa foi intacte... Mais tous sont des hommes charnels et mondains, des érastiens, des arméniens.
— Ah! voisin, il ne faut pas prendre à la lettre ce qu'on dit dans le monde : le diable n'est pas aussi noir qu'on ledit; et je connais plus d'un avocat qui a de la probité aussi bien que qui que ce soit, c'est-à-dire à sa manière.
— En effet, c'est une probité d'une singulière espèce que celle qu'on trouve en eux, répliqua Davie Deans, une sagesse mondaine, une instruction charnelle... Des gens qui brillent a la surface, et ne sont propres qu'à éblouir les yeux, avec leurs subtilités et leurs périodes d'éloquence tirées des empereurs païens et des décrets des papes. Ils ne
88 IVALTER
peuvent même, comme je l'ai entendu dans tout ce fatras que vous m'avez lu, appeler par des noms chrétiens ceux qui sont assez malheureux pour tomher dans leurs mains; il faut qu'ils lesbaptisent du nom de ce maudit Titus par qui fut brûle le saint temple, et de tant d'autres noms païens.
— J'ai dit Titius, et non Ti'us, reprit Saddletree : M. Crossmyloof ne songe pas plus que vous à Titus et a la langue latine... Mais c'est une nécessité: il faut que vous avez un avocat... Je pourrais parler a M. Crossmyloof; c'est un bon presbytérien, et l'un des anciens.
— C'est un érastien, un de ces politiques mondains qui ont empêché le triomphe général de la bonne cause.
— Que dites- vous du vieux laird de Cuff..bout ? il arrange a merveille un procès.
— Qui? ce parjure! Il était un de ces bandouliers qui auraient rejoint les perfides montagnards en 1 7 1 ô , s'ils avaient pu passer le Firth '.
— Soit. Mais Arniston? c'est bien votre affaire, » dit Bartholin d'un air de triomphe.
« Oui , un homme qui a dans sa bibliothèque des médailles des papes envoyées par cette femme schisinatique du nord, la duchesse de Gordon.
— Soit, soit; cependant il faut prendre quelqu'un. Que pensez -vous de Kittlepuut?
— C'est un arminien ».
— Wood setter?
— Il est, je crois, coccéien3.
— Le vieux Whiliewhaw ?
— Il est tout ce qu'on veut.
— ï.e jeune Nœmmof
— Il n'est rien du tout.
— Vous êtes difficile a satisfaire, voisin, dit Saddletree; je vous ai indique tout ce qu'il v avait de mieux. Il faudra que vous cherchiez vous* même; mais