‹ La prison du Mid-LothianChapitre 4 sur 93 · UN LECTEUR INDULGENT ET SATISFAIT · texte numérisé non relu

UN LECTEUR INDULGENT ET SATISFAIT

JEDEDIAH CLEISHBOTHAM,

Souhaite bonne santé , richesse et contentement.

Lecteur très-courtois ,

Si l'ingratitude renferme tous les vices, elle doit certainement paraître le plus coupable de tous les travers à celui qui a passé sa vie à instruire la jeunesse dans la vertu et les belleslettres. En conséquence , j'ai formé la résolution , dans ce prolégomène , de déposer à tes pieds mon tribut de remercîments pour la faveur avec laquelle tu as fait un si bienveillant accueil aux Contes de mon hôte. Si tes regards se sont arrêtés avec plaisir sur les agréables et attachantes descriptions dont ils sont remplis ; si tu as suivi avec intérêt les étranges et singulières vicissitudes qu'ils retracent ; moi aussi , j'ai souri en voyant un second étage surmonté d'un attique, s'élever sur ma petite maison de Gandercleugh , les murs ayant été préalablement déclarés par le diacre r Barrow capables de supporter une telle augmentation de poids. Ce n'a pas été non plus sans quelque joie que je me suis revêtu d'un habit neuf couleur tabac , avec boutons de inétal , et le pantalon pareil. Il y a donc eu entre nous échange de bienfaits ; mais ceux que j'ai reçus étant les plus solides ( car une maison neuve et un habit neuf valent mieux qu'un nouveau livre et une vieille chanson ) , il est convenable que ma reconnaissance s'exprime sur un ton plus élevé et avec une véhémence plus passionnée. Mais comment s'exprimera-t-elle ? non par

i. Deacon, diacre, syndic de corporation : il s'agit ici de celui de la corporation des maçons, x. m,

WALTER SCOTT

des paroles seulement , mais par des actions. C'est dans ce seul but , et en désavouant toute intention d'acquérir cette pièce ou ce lopin de terre qu'on appelle le Carlinescroft , adjacente à mon jardin , et de la contenance de soixante-dix acres trois verges quatre perches , <iupj'ai mis ces quatre nouveaux volumes des Contes de mon hôte sous les yeux des approbateurs des quatre précédents1. Cependant, s'il prend envie à Pierre Prayfort de vendre ledit lopin de terre, il e^i le maître de le déclarer , et peut-être qu'il rencontrera un acquéreur; à moins, aimable lecteur, que les plaisantes peintures de Pierre Pattieson, adressées à toi en particulier, et au public en général, n'aient perdu de leur prix à tes yeux : ce que je ne crains pas, à vrai dire. J'ai d'ailleurs tant de confiance dans la continuation de ta faveur que , si quelque affaire t'appelle à la ville de Gandercletigh, où beaucoup de gens viennent pour ceci ou pour cela, une fois au moins en leur vie , je gratifierai tes yeux de la vue de ces précieux manuscrits qui t'ont procuré tant de plaisir , ton nez d'une prise de mon tabac, ton palais d'un coup de mon ratafia , nommé par • les savants de Gandercleugh la goutte de Domiuie Dribble.

C'est alors , très-vénérable et très-cher lecteur, que tu pourras rendre témoignage, quoique par l'intermédiaire de tes sens, contre les enfants du siècle qui ont cherché à identifier ton serviteur et ami avec je ne sais quel auteur de contes apocryphes qui a rempli le monde de ses inventions , mais qui n'a pas le courage de les avouer. En vérité , ce n'est pas sans motif qu'on a appelé cette génération une génération de peu de foi. Je le demande , en effet , que peut faire un homme pour assurer son droit de propriété sur un volume imprimé, sinon de placer son nom sur la première page, avec ses prénoms et qualités, comme disent les jurisconsultes, et l'indication de son domicile? Je voudrais bien que ces sceptiques considérassent ce qu'ils souffriraient eux-mêmes en voyant leurs ouvrages imputés à d'autres , li mis noms et professions traités comme des impostures, leur existence même mise en question; quoique peut-être il n'importe gin personne , si ce n'est à eux-mêmes , non seulement s'ils rivent OU s'ils sont morts, mais ire s'ils ont jamais vécu ou non. Mais là ne se sont pus arrêtées les malicieuses entreprises de mes ennemis.

Ces chicaneurs n'ont pas seulement révoqué en doute mon identité , quoique si bien établie: il- on! enrorc élevé des soupçons sur mi véracité et sur l'authenticité de mes récits histori- ! n vérité, je ne puis répondre qu'en rappelant le soin avec lequel j'ai cité mes aucun clp cru r ■ Mit en «juti 1 r<- • a. ».

torités. Il est vrai que si je n'avais écouté que d'une seule oreille, j'aurais répété un conte qui aurait plu davantage à ceux qui n'aiment que la moitié de la vérité. Il se pourrait bien , sans vouloir par là faire tort à notre chère nation écossaise, que nous soyons portés à prendre un intérêt très-vif, partial même, en faveur des actions et des sentiments de nos ancêtres. Celui que ses adversaires représentent comme un parjure prélatiste, désire qu'on regarde ses prédécesseurs comme ayant usé avec modération de leur autorité, et avec justice de leurs privilèges, quand, au fait, la lecture impartiale des annales de ce temps-là prouvera qu'ils ont été violents, sanguinaires et tyranniques. D'un autre côté, les descendants des non conformistes persécutés veulent que leurs aïeux, les Caméroniens, soient dépeints comme des enthousiastes honnêtes et sincères, opprimés pour leurs opinions religieuses , mais gens de bonne compagnie et guerriers intrépides. En vérité, l'historien ne peut tenir compte de ces prédilections. Il doit faire voir les Cavaliers ' arrogants, intrépides, cruels, sans remords, vindicatifs ; les Presbytériens , il doit les montrer attachés avec une glorieuse opiniâtreté à leur foi pendant la persécution , mais d'un caractère sombre, austère et rude, dire que leurs opinions étaient absurdes et extravagantes, et leur conduite, d'un bout à l'autre, celle de gens qu'on aurait bien mieux fait de traiter avec l'ellébore oue de les traîner à la mort comme coupables de haute trahison. Au demeurant, quoi qu'on trouve à redire aux opinions des deux partis, il y avait, sans aucun doute , dans l'un comme dans l'autre , des hommes vertueux et estimables , qui donnent à chacun d'eux le droit de s'enorgueillir de ses martyrs. On m'a demandé de quel droit moi, Jedediah Cleishbotham , je me constituais le juge impartial de ces opinions divergentes : d'autant que ( comme il est bien prouvé ) je dois nécessairement descendre de l'un des deux partis contondants , et être attaché, pour mon bien ou pour mon mal , conformément à l'usage très - raisonnable de l'Ecosse , aux dogmes de ce parti ; être obligé même comme par un devoir patrimonial , ou , pour parler sans métaphore, par les droits du sang (es jure sanguinis), à soutenir ces dogmes, comme préférables a tons les autres.

Mais, sans dénier en rien la sagesse de la loi d'après laquelle tous les êtres actuellement vivants doivent régler leurs opinions politiques et religieuses sur celles de leurs grands-

pères , et quelque inévitables qui paraissent les deux branches du dilemme entre lesquelles mes adversaires pensent m'avoir renfermé, j'aperçois

pourtant quelques moyens d'échapper a la difficulté, et île prétendre a un privilège parlicuj, Déaia istion dai roi «listes. *• ».

lier pour écrire et parler des deux partis avec impartialité : car (ô vous , puissants logiciens ! ) quand les prélatistes et les presbytériens d'autrefois allumèrent la guerre civile dans ce malheureux pays , mes ancêtres ( honneur à leur mémoire! ) appartenaient à la secte des quakers, et souffrirent des deux partis de très-mauvais traitements , jusqu'à l'épuisement de leur bourse et l'incarcération de leurs personnes.

Sollicitant ton pardon , aimable lecteur , pour ces petits détails sur moi et les miens, je demeure, comme je l'ai déjà dit, ton fidèle et reconnaissant ami l. J. C.

Gandercleugh , le i" avril 1818.

1. C'est un vieux proverbe , que bien souvent on dit la vérité en riant. L'existence de Walter Scott , troisième fils de sir William Scott deHasden, est établie , comme on dit , par une patente portant le grand sceau , a domino IViïltelmo Scott de Hasden , militi ex Jf^altero Scott suo fitio legitimo tertio genito , terrarum , de Robertson. L'opulent vieux gentleman laissa à chacun de ses quatre fils des propriétés considérables, et assura celles d'Eslrig et de Raeburn , avec d'auires beaux domaines autour de Lessuden , à Walter, son troisième fils, lequel est l'aieul des Scott de Raeburn et de l'auteur de Jf'aferlejr. 11 paraît s'être converti à la doctrine des quakers ou amis , et avoir été un fervent partisan de leurs singuliers dogmes. Ce fut probablement à l'époque où George Fox, le célèbre apôtre de cette secte , fit une excursion dans le sud de l'Ecosse, vers 1657, à l'occasion de quoi il se vante « qu'aussitôt que les pieds de son cheval touchèrent la terre d'Ecosse, il vit les semences de la grâce étinceler autour de lui comme d'innombrables traits de feu. » Probablement, à la même occasion, sir Gédéon Scott de Highchester, second fils de sir William, le second des frères aînés de Walter , et aieul du cousin et ami de l'auteur, le représentant actuel de la famille de Hasden, embrassa les dogmes du quakérisme. Ce dernier converti , Gédéon , soutint une controverse contre le révérend James Kirkton , auteur de la Secrète et Véridique Histoire de l'Eglise d'Ecosse; de laquelle controverse il est fait mention par mon ingénieux ami, M. Charles Kirckpatricke- Sharpe, dans son estimable et curieuse édition de cet ouvrage, 4 vol., 1817. Sir William Scott, le frère aîné, demeura, malgré la défection de ses deux puînés, un membre orthodoxe de l'Église presbytérienne, et employa, pour retirer Walter de Raeburn de l'hérésie, des moyens qui sentent plus la persécution que la persuasion. En cela il fut secondé par Mac-Uougal de Makerston , frère d'Isabelle Mac-Dougal , femme dudit Walter, qui , comme son mari, s'était affiliée à la secte des quakers.

sir William Scott et Makerston eurent assez de crédit pour obtenir du conseil privé d'Ecosse les deux décisions suivantes, dirigées contre Walter de Raeburn , comme hérétique et converti au quakérisme , ordonnant qu'il serait emprisonné dans la maison de détention d'Edimbourg, et ensuite dans celle de Redburg ; ses enfants ravis de force à la société et à la direction de leurs parents , élevés à distance d'eux , au moyen d'une somme fixée pour leur entretien , somme qui dans ces temps était assez forte pour une fortune écossaise peu considérable.

Edimbourg , 22 juin i665.

« Les lords du conseil privé de Sa Majesté, ayant été informés que Scott de Raeburn et Isabelle Mac- Dougal sa femme, tous deux infectés des erreurs du quakérisme , s'efforcent de séduire et d'entraîner

William Walter et Isabelle Scott, leurs enfants, dans la même religion, ordonnent et enjoignent à sir William Scott de Hasden, frère dudit Raeburn, d'éloigner et séparer lesdits enfants de la garde et société de leurs parents , de les faire amener et élever dans sa propre maison, ou tout autre lieu convenable, et ordonne que ledit Raeburn paiera à sir William une pension convenable, et que ledit W illiam fournira un. compte de ses dépenses, ainsi qu'il convient. »

« Edimbourg, 5 juillet 1666.

« Sur le vu d'une pétition présentée par sir William Scott de Hasden pour lui-même, comme aussi au nom et en faveur des trois enfants de Walter Scott de Raeburn, son frère, où il est dit que les lords du conseil , par un acte du vingt-deuxième jour de juia i665, ont donné pouvoir et injonction au pétitionnaire de séparer et éloigner les enfants de Raeburn, de la maison et de l'éducation paternelles, et de les; faire élever dans un lieu convenable, où ils seraient préservés, pendant leurs jeunes années, de toute infection des principes du quakérisme , et pour l'entretien desdits enfants, il serait payé une pension par Raeburn ; considérant que le pétitionnaire, en exécution dudit ordre, a retiré lesdits enfants, qui sont deux garçons et une fille, et qu'après les avoir conservés quelque temps dans sa famille, il les a envoyés à Glasgow , pour être élevés dans les écoles et pour y être instruits dans la connaissance de la véritable religion ; qu'il est nécessaire de déterminer quelle sera la somme affectée à l'entretien des enfants de Raeburn ; que Raeburn lui-même étant maintenant à la Tolbooth d'Edimbourg, où il converse journellement avec tous les quakers qui y sont détenus et ceux qui viennent les visiter, et qu'ainsi il s'ooiuiâtre dans ses opinions et ses principes , sans aucun espoir de conversion , à moins qu'il ne soit séparé d'une si pernicieuse compagnie ; il demande humblement que le conseil détermine quelle somme d'argent sera payée par Raeburn, pour l'entretien de ses enfants, au pétitionnaire, lequel en rendra compte ; et que, pour le bien de sa conversion, le lieu de détention dudit Raeburn soit changé.

« Les lords du conseil privé de Sa Majesté, ayant entendu et pris en considération la susdite pétition, décident que la somme de deux cents livres d'Ecosse sera payée annuellement, le jour de la Pentecôte, par ledit Walter Scott de Raeburn , sur les revenus de ses biens, au pétitionnaire, pour l'entretien et l'éducation desdits enfants : le premier paiement ayant dû avoir lieu , pour les six mois précédents , à la Pentecôte passée , et pour qu'il soit continué de la sorte annuellement, jusqu'à de nouveaux ordres ; il décrète ( le conseil ) que Raeburn sera transféré de la Tolbooth d'Edimbourg à la prison de Jedborg, où ses amis et d'autres pourront avoir les moyens de le con vertir. Afin qu'il soit à l'abri du commerce des autres quakers , lesdits lords enjoignent aux magistrats de Jedborg de ne laisser pénétrer jusqu'à lui aucune personne suspecte de ces principes , de faire saisir les contrevenants, s'il s'en trouvait , pour qu'ils soient punis ; ordonne que lettres en forme seront expédiées, à l'effet de tout ce que dessus. «

Les deux garçons, si tyranniquement séparés de leur père , devinrent des écoliers distingués. L'aîné , William , qui continua la ligne des Raeburn , fut , comme son père, un excellent orientaliste ; le plus jeune , Walter, fnt cité comme un tres-savant humaniste, grand ami et correspondant du docteur Pitcairn , et jacobite si ardent , qu'il fit voeu de ne pas couper sa barbe jusqu'à la restauration de la famille exilée. Ce Walter Scott est le grand-père de l'auteur.

11 existe encore un autre point de contact entre l'auteur et l'honnête et vertueuse société des Amis , par un prosélyte d'une autre importance que Walter

WALTER SCOTT

Scott de Racburn. Le célèbre Swinton de Swinton , dix- neuvième baron de cette ancienne et jadis puissante famille, était, avec sir Lorkart de Lee, la personne de qili Oomwell , pendant son usurpation, .se servait irinripalement peur In direction <li - affai- ;c. Après la restauration , Swinton, choisi pour victime par le nouveau gouvernement , fut embarqué sur le même vaisseau i|ui porta le marquis d'Argyle à 1-Mimbourg , où ce seigneur fut j âgé et exécuté. Il avait pris 1 habit et était entré dans la société des quakers , et il se conduisit comme tel lorsqu'il fut traduit devant le parlement d'Kcossc. Il renonça à toute défense judiciaire, quoiqu'il ne man- • jciùl pal de moyens à faire valoir, et répondit, conf armement aux principes de sa secte . qn'à l'époque où tous ces crimes lui étaient reprochés, il était dans le fiel de l'amertume et dans les liens de l'iniquité ; mais que Dieu tout-puissant l'ayant depuis appelé à la lumière, il avait vu et reconnaissait ses erreurs , et ne refusait pas d'en payer la peine , quand bien même, au jugement du parlement, il devrait lui en coûter la vie.

Le respect pour la grandeur déchue et ponr la patience, et la calme résignation avec laquelle s'exprimait un homme autrefois très-puissant, firent trouver des amis à Swinton. Des relations de Camille et des considérations intéressées portèrent MiddJeton , le commissaire, à lui procurer la liberté, qui ne lui fut rendue qu'à la suite d'un long emprisonnement et de

la dilapidation de sa fortune. On dit qnc les exhortations de Swinton , pendant qu'il était détenu au château d'Kdimbourg , contribuèrent puissamment a convertir à la doctrine des Amis le colonel David Barclay, qui y était alors en garnison. Robert l'.arclay, autour de la célèbre Apologie en faveur des quakers, reçut de lui le jour. 11 faut noter comme une des inconséquences de la nature humaine , que liirkton , Woodson, et les autres auteurs presbytériens qui ont détaillé les souffrances de leur secte pour cause de non conformité avec l'Kglise établie , censurent le gouvernement du temps de n'avoir pas employé le pouvoir civil contre les paisibles enthousiastes dont nous parlons , et quelques-uns expriment un regret très-vif de l'absolution de Swinton. Qnels que fussent ses motifs pour abandonner la secte des Amis, le vieillard y demeura inviolablement attaché jusqu'à la fin de sa vie.

Jeanne Swinton, petite-fille de sir John Swinton , fils du juge Swinton, comme on appelait ordinairement le quaker, était mère d'Anne Kutherford, mère de l'auteur.

Ainsi donc, comme dans la pièce de i Anti-.lacobitt, l'ombre delà grand'mere de 1 auteur ayant été évoquée pour réciter l'épilogue, il est temps de conclure, de peur que le lecteur ne représente que sou désir de connaître l'auteur de lf'a,erir> ne s est jamais étendu à tous ses ancêtres.

ou

LA JEUNE CAMEROMENNE.

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