‹ La prison du Mid-LothianChapitre 63 sur 93 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

RENCONTRE ÉlRMfUE.

En proie nux coupables passions qui font naître les querelles et les folles violences, et qu'accompagnent lu honte ei l'effroi; entouré de crimes audacieux exposés au grand jour qu'ils anraient dû fuir, et que, dans la confusion ou je suis, et quand tout ce qui m'environne est horreur .désespoir et remords, je ne saurais dire si je les ai commis ou scu ement soufferts; portant également le poids de mes excès et de reux des antres, mon amc est accablée par le repentir, et ma vie troulilée par la terreur. Colsiidi».

Pendvxt l'intervalle où on la laissa seule, Jeanie s'occupa à réfléchir attentivement sur sa position et sur le parti qu'il lui conviendrait le mieux d'adopter. Bile brillait d'impatience de continuer son voyage, et d'un autre côté elle craignait de ne pouvoir le faire avec sécurité et sans s'exposer à de nouvelles violences, tant que la vieille et ses complices seraient dans le voisinage. Se souvenant de la conversation tenue dans la grange, et des aveux sans suite de Madge "Wildlire, elle en conclut que sa mère avait un puissant motif de vengeance pour arrêter son voyage. De qui pouvait-elle espérer de l'appui, si ce n'est de M. Staunton? Tout dans son aspect et ses manières semblait encourager cette espérance. Sa ligure était belle et prévenante, quoiqu'on y remarquât une forte teinte de mélancolie. Il y avait dans sa physionomie et dans son langage quelque chose de doux et d'encouraceant, et comme il avait servi plusieurs années, il avait conservé cette aisance et cette franchise qui distinguent ceux qui ont suivi la carrière militaire. C'était d'ailleurs un ministre de l'Évangile ; à la vérité , dans les idées de Jeanie, il était comparable aux gentils , et égaré de la droite voie au point de porter un surplis et de réciter un sermon qu'il avait d'abord écrit d'un bout à l'autre , mais malgré cela , et quoique de plus il fut très-inférieur en force de poumons aussi bien qu'en bonne doctrine à Boanerges Stormheaven, Jeanie le considérait encore comme UIl personnage très-different du desservant Kilstoup ou autres prélatistes que son père

avaitconnus dans sa jeunesse, qui avaient l'habitude de s'enivrer dans leur costume canonique, et d'aller avec les dragons à la poursuite des caméroniens fugitifs. La maison où elle était lui parut être en désordre; elle remarqua qu'il s'y passait un mouvement extraordinaire:

mais comme elle ne pouvait supposer qu'on l'eût entièrement oubliée, ellejugea qu'il valait mieux rester tranquille dans l'appartement ou on l'avait laissée, jusqu'à ce que quelqu'un jugeât à propos de s'occuper d'elle.

La première personne qui entra dans la bibliothèque fut, à sa grande satisfaction , une personne de son sexe. C'était une femme de charge d'un certain âge et d'une tournure respectable. Jeanie lui expliqua en peu de mots sa situation., et lui demanda ce qu'elle devait faire.

La dignité d'une femme de charge ne lui permettait pas beaucoup de familiarité avec une étrangère retenue au rectorat pour y être examinée , et dont le caractère pouvait lui paraître un peu suspect; mais elle lui répondit honnêtement, quoique avec réserve.

Elle lui apprit que son jeune maître avait fait une chute de cheval , qui le rendait très-sujet à tomber en faiblesse; qu'il venait de se trouver mal à l'instant, et qu'il était impossible que Sa Révérence pdt la voir de quelque temps , mais qu'elle devait être sure qu'il ferait en sa faveur tout ce qui serait juste et convenable, dès qu'il pourrait s'occuper de son affaire. Elle finit par lui proposer de la faire entrer dans une pièce où elle pourrait attendre que Sa Révérence fut libre.

Notre héroïne saisit cette occasion de lui demander la permission dé rajuster ses vêtements et de changer de linge.

La femme décharge, qui faisait grand cas de l'ordre et de la propreté, qualités qu'elle mettait au nombre des plus essentielles, s'empressa de lui en faciliter les moyens. Grâce au nouveau linge et aux vêtements que renfermait son petit paquet, Jeanie opéra un changement si

favorable dans son extérieur, que la vieille dame eut de la peine à reconnaître la voyageuse aux vêtements sales et en désordre qu'elle venait de voir, dans la petite. Écossaise, propre, fraîche et bien ajustée, qui se présenta devant elle quelques moments après. Cette transformation produisit sur mistress Dalton un si bon effet qu'elle engagea Jeanie à dîner avec elle, et elle ne fut pas moins satisfaite de la manière honnête et décente dont elle, se conduisit pendant le repas. j

« Tu peux lire dans ce livre, n'est-ce pas, mon enfant? » lui dit la vieille femme de .charge après que le dîner fut terminé, en posant la main sur une grande Bible.

" Je le crois bien, madame, » dit Jeanie surprise de cette question; « il aurait fallu que mon père manquât de tout pour me laisser manquer d'un tel livre.

— Cela lui fait honneur, jeune fille.

Il y a ici des gens qui sont pourtant bien vus dans le monde, et qui ne voudraient pas se condamner à un jeilne de trois heures, ou même renoncer à leur part de plumpouding pour mettre leurs enfants en état de lire la Bible. Prends donc ce livre, car mes yeux sont un peu affaiblis, et lis où tu voudras, car c'est le seul livre où tu ne puisses pas te tromper dans ton choix. »

Jeanie fut d'abord tentée de choisir la parabole du bon Samaritain ; mais sa conscience la réprimanda et lui fit comprendre que ce serait se servir des saintes Écritures non pour sa propre édification , mais pour disposer l'esprit des autres à venir à son secours dans ses chagrins temporels. Animée de ce scrupuleux sentiment , elle choisit un chapitre du prophète Isaïe, et le lut, malgré son accent écossais, avec tant d'onction et un ton si convenable, que mistress Dalton en fut fort édifiée.

« Ah! dit-elle, si toutes les Écossaises te ressemblaient ! Mais nous avons eu le malheur de n'avoir de ton pays que des diablesses incarnées, plus

méchantes les unes que les autres. Si tu connaissais quelque fille propre et soigneuse comme toi , qui eut besoin d'une place et eut de bons répondants, pourvu qu'elle portât des bas et des souliers, et qu'elle ne fût pas toujours à courir à toutes les fêtes et à toutes les foires , je crois que nous pourrions lui trouver de l'emploi au rectorat : n'as-tu pas de sœur, ou de cousine, mon enfant, à qui cette offre pût convenir? »

Cette demanderouvraitlesblessures de .Teanie ; cependant elle fut dispensée d'y répondre par l'entrée du même domestique qu'elle avait déjà vu.

« Mon maître désire voir la jeune fdle qui vient d'Ecosse, dit Thomas.

— Allez parler à Sa Révérence, ma chère, le plus vite que vous pourrez, et racontez-lui toute votre histoire, dit mistress Dalton; Sa Révérence est un homme bienfaisant. Je vais ployer cette feuille pour marquer ce passage, et en attendant je vous préparerai pour votre retour une tasse de thé avec un petit pain beurré : vous voyez rarement cela en Ecosse , ma fille.

— Monsieur attend la jeune fille, » dit Thomas avec impatience.

« Eh bien! qu'avez-vous besoin de mettre là votre mot? Et puis, combien de fois vous ai-je recommandé d'appeler M. Staunton Sa Révérence , comme il convient quand on parle d'un dignitaire de l'Église, et de ne pas lui donner du Monsieur, comme s'il n'était qu'un petit gentilhomme de campagne! »

Jeanie se leva et se prépara à accompagner Thomas, qui ne répondit rien avant d'être dans le passage, mais alors murmura entre ses dents : « Il y a plus d'un maître dans la maison, et je crois qu'il y aura une maîtresse aussi , si la dame le prend sur ce ton. »

Thomas conduisit alors Jeanie par plus de passages et de détours qu'elle n'en avait encore traversé, et la lil entrer dans un appartement dont les volets étaient en partie fermés, et dans lequel il y avait un lit dont les rideaux étaient presque entièrement tires.

WALTER SCOTT

« Voici la jeune femme, monsieur, di Thomas.

— Très-bien, » dit une voix qui partait du lit, et qui n'était pas celle du recteur ; « fenez-vous prêt à répondre à la sonnette, et quittez la chambre.

— Il y a sans doute quelque méprise, » dit Jeanie confondue de se trouver dans l'appartement d'un malade; « le domestique m'a dit que le ministre...

— Ne vous tourmentez pas , dit le malade; il n'y a pas de méprise, .le connais mieux vos affaires que mon père , et je puis vous être plus utile que lui... Sortez, Tom. » Le domestique obéit.

« Les moments sont précieux , reprit le malade, il ne faut pas en perdre... Ouvrez !e volet de cette fenêtre. »

Elle obéit, et le malade ayant tiré de côté le rideau de. son lit, le jour éclaira le visage pâle et défait d'un jeune homme qui , la tête entourée de bandages et enveloppé dans sa robe de chambre, était étendu sur le lit, dans un état apparent de faiblesse et d'épuisement. « Regardez-moi , dit-il , Jeanie Deans, ne me reconnaissez-vous pas?

— Non, monsieur, » dit-elle avec surprise; « je ne suis jamais venue dans ce pays.

— Mais peut-être ai-je été dans le vôtre. Pensez, cherchez bien... Je n'ai pas la force de prononcer le nom que vous devez le plus maudire et détester... Pensez , rappelez-vous ! »

Un terrible souvenir s'offrit coup à l'esprit de Jeanie Deans cents qu'elle venait d'entendre le lirmaient, et les paroles suivantes le changèrent en certitude.

« Calmez-vous ; rappelez-vous la butte de Muschat et le clair de lune. »

Jeanie retomba sur sa chaise, les mains jointes et tremblantes d'horreur.

« Oui, dit-il, me voici immobile dans ce lit où me retient la douleur et, comme un serpent foulé aux pieds, frémissant de mon impuissance. Me voici étendu là sans mouvement, quand je devrais être a Edimbourg, employant les derniers moyens pour sauver une vie qui m'est

tout à

ni con-

plus chère que la mienne. Comment est votre sœur? dans quel état l'avez-vous laissée? Condamnée à mort!... je le sais; je l'ai appris. 0 Dieu! pourquoi le cheval qui m'a porté mille fois sans accidents là où m'appelaient de folles et criminelles passions, s'est-il abattu sous moi lorsque, pour la première fois depuis bien des années, j'entreprenais un voyage par un motif honorable? Mais je dois me rendre maître de mon agitation : j'y succomberais , et il me reste beaucoup de choses à vous dire. Donnez-moi ce cordial qui est sur cette table... Pourquoi tremblez-vous? Hélas!

vous n'en avez que trop de cause... Laissez, laissez, je puis m'en passer. »

Jeanie, malgré sa répugnance, s'approcha de lui avec la tasse dans laquelle elle avait versé la potion , et elle ne put s'empêcher de lui dire : « Il y a un cordial pour l'esprit, monsieur, lorsque les méchants veulent abandonner les mauvaises voies et s'adresser au grand médecin des âmes.

— Silence! » dit-il d'un ton sévère; « et cependant je vous remercie... Mais, dites-moi , et sans perdre de temps , ce que vous venez faire dans ce pays ; rappelez-vous que, quoique j'aie été le plus cruel ennemi de votre sœur, cependant je verserais tout mon sang pour elle, et je vous servirai pour l'amour d'elle.

Personne ne peut le faire que moi , puisque personne ne connaît mieux les circonstances de cette malheureuse affaire. Ainsi donc, parlez sans crainte.

— Je ne crains rien, monsieur, » dit Jeanie en reprenant sa fermeté ordinaire; «j'ai mis ma confiance en Dieu, et s'il lui plaît d'opérer la délivrance de ma sœur, c'est tout ce que je cherche: peu m'importe quel en soit l'instrument. Mais , monsieur, pour vous parler franchement, je n'ose suivre vos conseils, à moins que vous ne me prouviez qu'ils s'accordent avec la loi divine qui règle ma conduite.

— Que le diable emporte la puritaine ! » s'écria George Staunton ; car c'est ainsi que nous l'appellerons main-

tenant. « Je vous demande pardon, mais je suis naturellement impatient, et vous me faites perdre la tête. Quel mal peut-il résulter pour vous de me dire dans quelle situation est votre sœur , et sur quoi se fonde votre espoir de la sauver? Il sera temps de refuser mes avis quand je vous en offrirai qui ne vous plairont point. Je vous parle avec calme, quoique ce ne soit pas dans ma nature ; mais ne me poussez pas au désespoir , vous m'ôteriez les moyens de servir Eflie. » Il y avait dans les regards et dans les paroles de ce malheureux jeune homme une impétuosité et une violence qu'il cherchait à contenir et qui le dévoraient intérieurement : c'était l'impatience d'un cheval fougueux qui se fatigue à ronger son frein. Après un moment de réflexion, Jeanie songea qu'elle n'avait aucune raison de lui cacher, soit à cause de sa sœur , soit à cause d'elle , les conséquences du crime qu'il avait commis , ni de rejeter les avis qu'il pourrait lui donner s'ils n'avaient rien de blâmable et de contraire à ses devoirs. Elle lui raconta donc , aussi brièvement que possible, l'histoire du jugement et de la condamnation de sa sœur, et celle de son voyage jusqu'à Newark. Il parut , en l'écoutant, livré aux plus cruelles angoisses , et cependant chercher à réprimer tout geste et toute parole qui , en exprimant la violence de son émotion , aurait pu l'interrompre. Étendu sur sa couche, comme le monarque mexicain sur son lit de charbons ardents, le mouvement convulsif de ses traits et le tremblement de ses membres indiquaient seuls ce qu'il souffrait. Une grande partie de ce qu'elle lui apprit lui arracha des gémissements étouffés , comme s'il entendait la confirmation de ces malheurs dont il connaissait déjà la triste réalité. Mais quand, en continuant son récit, elle en vint aux circonstances qui avaient interrompu son voyage, une surprise extrême et une profonde attention parurent succéder aux remords dont il semblait précédemment agité. II questionna Jeanie en détail sur la tour-

hure des deux hommes et sur lo conversation qu'elle avait entendue entre le plus grand et la vieille femme.

Quand elle raconta ce que la vieille femme avait dit de l'enfant qu'elle avait nourri : « C'est trop vrai , dit-il , et il faut que j'aie puisé à cette source, dès mon enfance, ces criminels et funestes penchants à des vices qui étaient étrangers à ma famille... Mais continuez. »

Jeanie passa rapidement sur la promenade qu'elle avait faite avec Madge, n'ayant aucune envie de repéter des choses qui pouvaient n'être que l'effet du délire de sa compagne; son récit fut donc bientôt terminé.

Le jeune Staunton resta un moment dans la plus profonde méditation, et lorsqu'il parla, ce fut avec plus de calme qu'il n'en avait encore montre pendant leur entrevue. « Vous êtes une tille sensée autant que bonne, Jeanie Deans, et je vais vous dire de mon histoire plus que je n'en ai jamais raconté à personne. Mon histoire, dis-je! ce n'est qu'un tissu de crimes, de folies et de malheurs:

mais remarquez bien que si j'agis ainsi, c'est parce que j'espère obtenir votre confiance en retour, c'est-à-dire que vous agirez dans cette triste affaire d'après mes seuls avis; c'est donc dans cet espoir que je vais parler.

— Je ferai ce qui conviendra à une sœur, à une fille et à une chrétienne, dit Jeanie; mais ne me racontez pas vos secrets; il n'est peut-être pas bon pour moi de les entendre, ni d'écouter les doctrines qui font tomber dans l'erreur.

— Que vous êtes simple, Jeanie! dit le jeune homme; regardez-moi , je. n'ai ni cornes a la tête , ni pieds fourchus, ni griffes aux mains; et puisque je ne suis pas ie diable en personne, (fuel latéral puis-je avoir à détruire des espérances qui vous consolent, même quand elles vous abuseraient? Écoutez-moi patiemment, et vous verrez, quand vous mirez entendu le conseil que j'ai à vous donner, que vous pouvez monter jusqu'au septième ciel avec lui , suis vous en trouver moins légère d'une once

SCOTT

Au risque d'être un peu diffus , comme les explications le sont généralement, nous tàcberons de réunir en une narration suivie le récit que commença le malade, d'une manière trop minutieuse à la fois et trop interrompue par la violence de ses passions , pour que nous puissions le rapporter dans ses propres termes. Il en lut une partie, cependant, tirée d'un manuscrit qu'il avait peut-être destiné à faire connaître les événements de sa vie à ses parents , après sa mort.

« Je tacherai de vous conter mon histoire le plus brièvement possible. Cette misérable vieille, cette Marguerite Murdockson, était la femme d'un ancien domestique de mon père, auquel il était fort attaché; elle avait été ma nourrice. Son mari mourut. Elle résidait alors dans une chaumière voisine d'ici. Elle avait une fille qui, déjà grande, était jolie alors, mais vaine et légère. Sa mère essaya de la marier a\ec un riche vieillard du voisinage. JNous nous voyions souvent , et nous vivions aussi familièrement ensemble que nos relations semblaient l'autoriser. Elle fut imprudente; et moi... moi! en un mot, j'en abusai cruellement. Je fus moins coupable dans cette affaire que je ne le devins plus tard avec votre sœur; mais mes torts étaient déjà assez grands : sa faiblesse, aurait dû lui servir de protection. Peu de temps après , je commençai mes voyages. Je dois rendre cette justice à mon père, que, si je me suis laisse entraîner par le génie du mal, ce n'est pas sa faute: il ne négligea rien pour qu'il en tiil autrement. A mon retour, j'appris que la misérable mère et sa malheureuse lille avaient été chassées du pays. Mon père découvrit que j'étais l'auteur de leur honte et de leurs malheurs : il m'accabla de reproches amers, que je ne pus supporter.

Je le quittai, et commençai à mener une vie remplie d'aventures et d'intrigues, résolu ;i ne jamais revoir le toit paternel. C'est maintenant que mo.i histoire devient pénible! Jeanie, je vais mettre

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