CHAPITRE SEIZIEME
Comment on doit estimer la grâce parce que Dieu l'estime.
Si tout ce que nous avons dit ne suffisait pas pour donner une idée de l'estime due à la grâce , le cas que Dieu luimême en fait .doit nous éclairer sur cette question d'une manière décisive. On peut dire qu'il l'a estimée infiniment, puisqu'il a fait l'infini pour nous la procurer, et son Fils unique nous l'a achetée, non pas à un prix quelconque, mais à un prix bien des fois infini, donnant pour elle son sang et sa vie, qui sont infiniment inestimables, souffrant les plus cruels tourments et supportant les derniers outrages. La divine Sagesse ne se peut tromper en assignant aux choses leur valeur et leur qualification exacte ; et puisque pour ce négoce de la grâce elle a donné tous ses biens et épuisé sa toute-puissance, il faut que la grâce soit une chose très-précieuse et très-riche. homme ignorant, enveloppé dans les plus épaisses ténèbres ! Si vous ne pouvez arriver à comprendre ce que c'est que la grâce, fiez-vous à celui qui est souverainement sage. Abandonnez-vous aveuglément entre les mains de celui qui ne vous trompera pas. Estimez ce que vous voyez tant estimé par celui qui est Le seul juste appréciateur des choses. Pour juger de la valeur de ce bien, il faut savoir que Dieu, pour vous le procurer, a tout fait, et s'est anéanti lui-même. Afin que nous n'en soyons pas privés, Dieu a poussé jusqu'au bout sa toute-puissance, sa sagesse et sa bonté; et comme il ne fait rien d'inutile, ni de désordonné, que doit donc être la chose pour laquelle il a tant fait? Voyons ce qu'il a fait. Mais qui le po\xTti\X. Svcfc'l ÇjR&
choses sont de nature à être plutôt admirées que racontées. Nous les noterons brièvement, et nous- laisserons au lecteur le soin de les considérer à loisir avec toute l'attention qu'elles méritent.
Ce Dieu tout-puissant qui a créé tout de rien, voyant donc qu'une de ses plus nobles créatures avait perdu la grâce par le péché, et était devenue indigne de la recouvrer, parce que la justice divine ne pouvait obtenir de l'homme une satisfaction suffisante, résolut de réparer cette offense à ses dépens, et de faire tout ce qui était possible pour nous rendre notre dignité première. Que n'a-t-il pas fait pour cela? Quels soins a-t-il épargnés? Que n'a-t-il pas souffert ? Tout cela jetait nécessaire à cause de l'inestimable valeur du bien qu'il voulait négocier pour nous. D'abord il décida qu'il se ferait homme. Mais pourquoi ce dessein si inattendu, cette condescendance merveilleuse du Fils de Dieu, sinon pour nous donner la grâce? Les séraphins demeurèrent hors d'eux-mêmes à la vue de cette résolution du Très-Haut de se faire homme pour donner la grâce à l'homme. Ne faut-il pas que la grâce soit une grande chose pour que l'immuable se lève de dessus son siège, quitte son trône et franchisse la distance qu'il y a entre les hauteurs du ciel et le sein d'une jeune vierge? Un roi ne quitte jamais sa cour, et ne visite les pays étrangers , que pour une cause très-grave ; quelle sera donc l'importance de la grâce, puisque pour elle le Fils unique du Père a fait un tel chemin et une semblable démarche? Si quelqu'un, ignorant le but du Verbe éternel, l'eût vu laisser de côté les natures angéliques et toutes les hiérarchies du ciel, négligeant ces sublimes essences des esprits célestes, et entrer dans ce monde inférieur, dans cette vallée de larmes, au milieu de cette foule innombrable de captifs, qu'aurait-il dit ? Et s'il l'eût vu là, dans un coin de la petite ville de Nazareth, se revêtir de l'humble livrée de serviteur et de pénitent,