PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE SEIZIÈME
il a répandu son sang, il est mort; il n'a pas fait d'oeuvre qui ne fût pour la grâce, afin qu'il n'y ait rien que vous ne fassiez pour l'acquérir, la conserver ou l'augmenter. Manger, jeûner, dormir, veiller, marcher, s'arrêter, se remuer, respirer, tout doit être pour cela. Hélas ! que le monde est loin de cette pensée, puisqu'il n'est pas de ehose qu'il estime moins, ni qu'il oublie davantage ! Comme le Seigneur a dit une grande vérité en assurant que ses pensées sont très-loin des pensées des enfants des hommes ! Dieu a toujours devant ses yeux la grâce; mais les hommes ne voient que leurs vanités et leurs plaisirs ; et ils sont si loin ^i'y aspirer par toutes leurs œuvres qu'ils ne savent même pas l'estimer dans leur cœur.
Mais qui donc, en considérant le sang du Fils de Dieu répandu pour nous mériter la grâce, n'estimera is ce bien au-dessus de tout ce qu'il y a d'estimable ? David désirait vivement de l'eau de la citerne de Bethléem; mais quand il sut que, pour se la procurer, trois de ses soldats s'étaient exposés à la mort, pénétrant dans les lignes ennemies, il n'en voulut pas boire, lorsqu'il l'eut à sa disposition; il pensait qu'une chose qui avait failli coûter la vie à ces braves était trop précieuse pour étancher sa soif. C'est à Dieu seul, selon lui, qu'il fallait l'offrir. Il s'écria donc : a Jamais je ne ferai cela en présence de mon Dieu, et je ne boirai pas le sang de ces hommes » ; je ne veux pas boire une eau qui a coûté le sang de ces soldats, et qu'ils se sont procurée au péril de leur vie. Or si David attacha tant de prix à un peu d'eau, qui en elle-même est une chose si ordinaire et si vile, par cela seul qu'elle avait pu coûter la vie et le sang de quelques hommes) pourquoi n'estimons-nous pas la grâce, qui est en soi une chose si grande et .81 précieuse, et que le Fils de Dieu nous a
acquise, non pas au péril, mais au prix même de sa vie et de son sang? Pourquoi n'apprécions-nous pas cette eau vive qui jaillit jusqu à la vie éternelle? Quand bien même la grâce ne posséderait pas toutes les excellences dont nous avons parlé dans les chapitres précédents, et qu'elle n'aurait pas en elle-même plus de valeur qu'un peu d'eau fangeuse, nous devrions l'estimer infiniment à cause du prix énorme qu'elle a coûté à Jésus-Christ. Et puisque beaucoup de choses ne se taxent et ne s'estiment pas d'après ce qu'elles sont en elles-mêmes, mais d'après la valeur que leur attribuent les hommes prudents, comme la Sagesse éternelle a tellement estimé la grâce qu'elle l'a acquise à un prix infini, nous devons l'estimer et l'apprécier infiniment. Il faut donc le bien comprendre : en méprisant la grâce , on méprise non-seulement sa valeur intrinsèque qui est très-grande, mais encore le prix infini qu'elle a coûté à Jésus-Christ. On méprise l'Incarnation du Fils de Dieu; on méprise ses fatigues; on méprise ses tourments; on méprise son sang, sa vie; on méprise ses sacrements; on méprise Dieu lui-même, puisque la grâce de l'homme se paye au prix de Dieu. C'est pour cela que saint Hilaire et Eusèbe ont dit : « Je sens que je suis une grande chose, puisque je suis l'œuvre de Dieu; et ce qui est beaucoup plus, c'est que le même Dieu a été mon prix, puisque ma rédemption s'est opérée à si grands frais que l'homme semble valoir Dieu 1 . » Et ailleurs Eusèbe dit : « Dans la balance de la croix ce n'est ni de l'or, ni de l'argent, ni une substance angélique que Dieu a voulu mettre, mais l'auteur même de notre salut, pour que l'homme, qui était déchu de l'état de grâce, connût sa dignité au moins par la grandeur de son prix 2 . » Ainsi celui qui méprise la grâce, ce n'est ni l'or, ni l'argent, ni un ange, ni une autre créature qu'il méprise,
■ Euseb., hom. VI, Depasehale.
* Hom. II, De Symboh.