DEUXIÈME PARTIE. - CHAPITRE TROISIÈME
personne n'a trompé votre Rédempteur; personne ne lui a tendu de piège ; personne ne l'a forcé ; il a fait le contrat, il a payé le prix en versant son sang. Le Fils unique de Dieu a répandu son sang pour nous. âme, aime-toi en proportion de ta valeur l ! » Ainsi parle saint Augustin. Et saint Hiiaire s'exprime ainsi : « L'homme semble valoir autant que Dieu. » Les philosophes eux-mêmes, en dehors de la considération du prix infini que l'âme a coûté , ont eu à peu près la même pensée. Sénèque a dit que ceux qui regardent l'homme par le côté de l'âme doivent le mesurer avec Dieu 2 . Or , si l'âme est une chose si précieuse , que sera sa vie ? et combien la mort d'une nature immortelle sera monstrueuse ! prodigieuse folie des hommes , qui font si peu de cas de leur âme , qui la donnent au démon pour un vil plaisir , pour un plaisir dont le démon luimême rougirait. Ils estiment leur âme moins, hélas ! que le démon, qui l'abhorre tant ; le démon comprend qu'on doit donner tout pour son âme , plutôt que de la perdre ; et ainsi il a répondu à Dieu que l'homme donnera tout ce qu'il a pour son âme. Salvien , prêtre de Marseille , considérant ces paroles, a dit « Que l'âme de l'homme doive être très-chère et trèi- aimée, le démon lui-même ne l'a pas nié ; et celui qui s'efforce de diviser tous ceux qui ont de l'amour pour leur âme confesse lui-même que tous doivent avoir pour leur âme le plus, grand amour. De quelle folie furieuse vous seriez donc atteints, si .vous teniez pour viles vos âmes , dont le démon a dit que vous deviez les avoir en grande estime, bien qu'il travaille à les avilir! C'est pour cela que celui qui ne fait pas cas de son âme s'aime moins qu'il ne doit, au jugement du démon luimême 3 . »
Ne serait-ce pas, je vous le demande, le fait d'un homme,
» In psalm.cn.
* Epist. lxxi.
3 Lib. III ad Eccles.
fou à lier, de gaspiller, uniquement pour le plaisir de dire une parole, une chose qui, en soi , est plus que toutes les œuvres de la nature, qui pèse autant que le sang de Dieu et qui ne s'achète pas à un prix moindre que celui de la vie de Dieu ; une chose qui a une valeur infinie, de l'aveu même du démon , qui n'ose pas en contester la grandeur, malgré sa profonde haine; une chose que vous devez estimer plus que tout , pour laquelle Dieu a souffert tout ce qu'il a pu souffrir dans sa vie , et pour laquelle le démon 1 souffrira les peines éternelles de l'enfer, Dieu pour la garder , le démon pour la détruire ? Quoi donc ! l'homme s'estimera- 1- il moins que ne l'estime le démon? Est-il possible qu'un chrétien s'abhorre à ce point lui-même? Le démon , pour foire du mal à nos âmes , souffrira qu'on le tourmente davantage en enfer; et nous, pour nous préserver de ce mal , nous ne voudrions pas même nous priver d'un plaisir qui nous avilit , nous couvre de honte et nous perd? hommes insensés ! enfants d'Adam, que votre démence est poignante ! Que pensez- vous gagner, si vous éprouvez du dommage dans votre âme ? Est-ce une vérité, est-ce un mensonge, cette sentence de la vérité éternelle et de la sagesse de Dieu, qui a dit : < Que sert à l'homme de gagner l'univers, s'il vient à perdre son âme ? > Que gagnez-vous à ce plaisir qui passe aussi vite qu'il vient? Que gagnez- vous à cette parole injurieuse? Que gagnez- vous à cette mauvaise pensée ? Que gagnez- vous à prendre et à ne pas restituer le bien d'autrui , au grand détriment de votre âme ? Est-ce que cela est tout l'univers? Ce n'est pas même un royaume'. Or, quand bien même vous gagneriez le monde entier, et que ce monde serait de rubis et de diamants, si vous deviez en même temps souffrir quelque léger dommage dans votre âme, tout eela serait peu de chose. Puisque vous perdez plus que l'univers pour gagner si peu, comment donc osez- vous perdre tant? Détrompez-vous ; car il est impossible que vous gagniez