DEUXIÈME PARTIE.- CHAPITRE TROISIÈME
votre âme morte, à laquelle vous n'êtes pas attaché extérieurement, mais intimement uni? Une âme morte est plus abominable qu'un cadavre; elle est plus horrible, elle répand une odeur encore plus insupportable.
Saint Antoine raconte qu'un jour un saint religieux, voyageant accompagné d'un ange sous une forme humaine, rencontra un homme mort. La mauvaise odeur qui s'échappait de ce cadavre força le religieux à se boucher le nez avec son manteau ; mais l'ange ne fit aucune démonstration. Peu après ils rencontrèrent un élégant jeune homme richement vêtu, et tout parfumé des plus exquises senteurs. A son approche l'ange se boucha fortement les narines. Le religieux étonné lui dit : a Quoi ! l'odeur qu'exhale ce beau jeune homme vous incommode, et la puanteur du cadavre vous trouve insensible ! » L'ange lui répondit : « C'est parce que ce jeune homme est en état de péché mortel. » Les anges, en effet, ne sentent pas l'infection des corps, mais ils sont sensibles à la puanteur des âmes, causée par les péchés, odeur plus maudite et plus abominable, sans comparaison, que celle des cadavres. On lit aussi dans les vies des Pères du désert qu'un autre saint anachorète, voyageant accompagné de deux anges, rencontra un corps mort et se boucha fortement les narines. Les anges lui dirent que la putréfaction et la puanteur des corps ne leur causaient aucun dégoût, mais seulement celle des âmes, quand par le péché elles exhalent une odeur fétide et infecte. On raconte dans la vie de sainte Catherine qu'étant à Sienne, elle sentait l'odeur pestilentielle des pécheurs qui se trouvaient à Rome. Quelle infection ce devait être pour envoyer, à une si grande distance, des vapeurs si fétides; et quelle affreuse corruption il fallait pour faire sentir de si loin une si abominable odeur ! Un jour, une femme d'un extérieur fort convenable vint pour parler à la sainte. Catherine ne lui répondit pas un mot. Comme son confesseur lui en demandait la
cause, elle lui dit : « C'est parce qu'elle est en état de péché mortel, et qu'elle exhale une odeur si mauvaise qu'elle me soulève involontairement le cœur. * Saint Philippe de Néri ne pouvait non plus supporter la mauvaise odeur de ceux qui étaient en état de péché. Aussi il avait l'habitude de se boucher les narines avec un linge, la puanteur et l'abomination des pécheurs incommodant jusqu'à ses Sens. Oh! si celui qui a commis une faute grave voyait l'état de mort où se trouve son âme, je crois qu'il succomberait de terreur. Oh ! s'il voyait combien il incommode son ange gardien attristé en lui envoyant constamment au nez, qu'on nous permette de parler ainsi, la mauvaise odeur de son âme qui n'est plus qu'un cadavre maudit ! Saint Basile a dit : « Comme la fumée fait fuir les abeilles, et la puanteur les colombes, ainsi le péché, par la mauvaise odeur qu'il exhale, éloignera l'ange gardien de notre vie. » Et quelle horreur ce serait dans une communauté de serviteurs de Dieu, dont les anges gardiens sont si joyeux, s'il y avait une seule personne en état de péché mortel ! Par la pourriture de son âme devenue un cadavre, elle incommoderait tous ces esprits célestes, et les chasserait de tous les lieux où elle irait, les épouvantant en quelque sorte, autant qu'elle peut le faire/par son esprit en proie aux ravages de la mort et de la putréfaction. L'âme étant donc plus que le corps, la mort de l'âme est beaucoup plus horrible que celle du corps; et de même que l'âme a plus de valeur que tous les corps de l'univers, ainsi la mort d'une seule âme est un plus grand malheur que celle de tous les corps qui existent et qui ont existé. Qui pourrait seulement supporter la vue des corps morts de tous les hommes qu'il y a et qu'il y a eu sur la terre, réunis en un monceau, tous à moitié mangés des vers, exhalant l'affreuse odeur susceptible d'être répandue par tant de millions de cadavres? Assurément aucun homme à cent lieues à la ronde n'oserait approcher de ce lieu.