DEUXIÈME PARTIE. - CHAPITRE TROISIÈME
la grâce; elle doit s'employer tout entière à la sustenter, à la foire croître de plus en plus chaque jour; car on perd beaucoup, non-seulement quand on perd totalement la grâce et que l'âme est morte, mais encore quand on ne la fait pas fructifier autant qu'on le peut, et que l'âme est en souffrance. Songez-vous à ce que vous perdez en ne faisant pas fructifier la grâce selon votre pouvoir ? Je parle ici au serviteur de Dieu scrupuleux observateur de sa loi, — savez-vous ce que vous perdez dans l'acte de vertu que vous omettez ? Vous ne perdez pas la vie, mais vous perdez l'augmentation de la grâce; et en cela vous perdez plus que vous ne pourriez gagner dans la possession du monde entier. Que servira à l'homme, dit le Seigneur, de gagner l'univers, s'il vient à souffrir quelque dommage en son âme ? Le dommage de votre âme est la perte de quelque grâce ; et vous éprouvez un dommage de ce genre quand vous ne gagnez pas la grâce que vous pouvez gagner, négligeant de faire une bonne œuvre par respect humain, ou par amour de vos aises.
Que l'âme estime aussi celui qui est non-seulement comme son âme, mais plus que s'il £tait son âme, je veux dire Dieu de qui elle a reçu l'être, la vie et le mouvement divin. Qu'elle aime ce Dieu comme son âme. Saint Bernard adresse â Dieu ces tendres paroles : « Je dois beaucoup vous aimer, Seigneur, car par vous je vis et je connais. » Gomme si l'âme disait : * Je suis très-aimée du corps, parce qu'il reçoit de moi ces choses; et ainsi, Seigneur, je dois vous aimer plus ardemment, puisque je les reçois beaucoup meilleures de vou *. » Si un corps humain sans âme avait du sentiment, et connaissait le bien que lui fait la présence de l'âme, comme il la désirerait, pour qu'à tous ses membres glacés elle donnât la chaleur, à ses puissances la vie, à ses sens la vigueur, et à tout ce qui est en lui la vie, le mouvement, V& Yftwtàfe *X
* 8. Thomas.
une place parmi les hommes ! Que l'âme apprenne à désirer Dieu, pour qu'il lui donne la chaleur de la charité, la vivacité de la foi; pour qu'il communique la vigueur à sa volonté, et à tout son être la vie, le mouvement, la beauté spirituelle, et le commerce dans les cieux avec les anges et les saints. O âme, voyez ce qu'est le corps sans l'être humain, sans la vie, sans le mouvement qu'elle vous donne, et ayez horreur de ce que vous seriez vous-même sans l'être divin, sans la vie, sans le mouvement que Dieu vous donne ! C'est le conseil de saint Thomas : « O âme, tu tiens de Dieu trois choses que tu communiques à ton corps, savoir : la vi ., le sentiment et le mouvement moral; et foutes les fois que ton corps veut t'abattre, il faut alors que tu lui opposes ta vie qui est Dieu; et si tu ne le peux, fais à l'égard de la vie de ton âme, c'est-à-dire à l'égard de Dieu, ce que le corps fait à l'égard de la sienne; désire continuer de lui être unie, et conçois une vive horreur d'en être séparée. * Une âme sans Dieu doit être pour nous un objet d'épouvante, puisque, nous le savons, c'est une chose plus horrible qu'un corps sans âme.