DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE QUATRIÈME
riage. Et ainsi ceux qu'on adoptait entraient dans la famille et en portaient le nom ; ils étaient l'objet du même amour et jouissaient de la même autorité que s'ils eussent été des enfants selon la nature; enfin ils avaient un droit universel à tous les biens de celui qui les avait adoptés. Et par cette sorte de filiation on héritait de grands patrimoines, et même de royaumes et d'empires. Les empereurs romains qui vécurent du temps de Notre-Seigneur, Auguste et Tibère, héritèrent de l'empire uniquement en qualité de fils adoptifs. Il en fut de même pour ceux qui leur succédèrent au temps de saint Paul. Caligula fut le fils adoptif de Tibère, Claude succéda à Caligula, parce que son frère Germanicus, que Tibère avait aussi adopté, était mort. Cet empereur, en adoptant Néron, lui donna un tel droit qu'il fut préféré dans la succession de l'empire à Britannicus, son véritable fils. L'adoption avait tant de force que non-seulement par elle un étranger entrait dans l'héritage du père adoptif, comme Trajan, qui, étant Espagnol, hérita de l'empire romain et devint souverain de Rome, uniquement parce qu'il fut adopté; mais encore souvent les fils adoptifs étaient préférés aux enfants selon la nature. Moïse fift aussi adopté par la fille de Pharaon, et il eut ainsi droit à la couronne d'Egypte. Ephraïm et Manassé, ayant été adoptés par Jacob, eurent parmi le peuple d'Israël le même rang que les autres enfants de ce patriarche, et reçurent une part égale à la leur dans la Terre sainte.
Chose admirable! ce que fait l'adoption parmi les hommes, la grâce le fait entre Dieu et nous, ou, pour mieux dire, la grâce surpasse l'adoption humaine. Saint Anselme, considérant et admirant cette faveur singulière, a dit : « Représentons-nous un homme pauvre, privé de toute consolation, couvert de plaies hideuses et infectes, rempli d'infirmités, dans une complète nudité, n'ayant rien pour se protéger contre le froid. Un roi puissant passe auprès de ce malheureux, réduit â un tel état et incapable de se
secourir lui-même; il le remarque, et, touché de compassion, il le remet encre les mains de médecins qui le gué-< rissent; il lui donne des vêtements royaux, et l'adopte pour son fils, recommandant que dans tout son royaume on le considère comme tel, et qu'on obéisse à ses ordres; il le fait son héritier en même temps que son propre fils, et lui donne son nom. Quel honneur insigne, inimaginable, pour ce malheureux ! Or, sachez-le , tout cela, Dieu le fait véritablement pour nous; car nous naissons de la corruption de la chair, remplis de misères dans lesquelles nous sommes plongés, sans consolation, sans remède, en proie aux tentations, qui sont autant de maladies spirituelles, couverts des plaies immondes du péché. Dieu seul par sa miséricorde nous guérira ; et après nous avoir guéris, il nous ornera des vêtements de la justice parfaite et de l'incorruptibilité., nous adoptant pour ses enfants, et nous recevant pour être dans sa compagnie en son royaume, et pour être ses héritiers, nous faisant les cohéritiers de son Fils unique, qui lui est égal en toute chose, et qui est toutpuissast comme lui, commandant aux créatures de nous être soumises, nous appelant de son nom, et faisant de nous des dieux, car il Ta dit : Yous êtes des dieux, et vous êtes tous les fils du Très-Haut. De sorte que lui est un Dieu déificateur, et vous êtes un Dieu déifié 1 . » Ainsi s'exprime saint Anselme.
Qui donc n'admirerait cette faveur? car il ne s'en trouve point de semblable parmi les hommes : un homme être l'enfant de Dieu et l'héritier de son royaume ! Toute comparaison est trop au-dessous pour faire ressortir une telle dignité, un pareil bonheur. Nerva accorda une grande faveur à Trajan, en l'adoptant. En effet, qu'un monarque romain, maitre du monde, jette les yeux sur un homme qui n'est ni de son sang, ni de la race de César, ni de son pays, ni de sa province ; un homme qui n'est
1 Lib. De simil., c. i.xvi.