DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE CINQUIÈME
la Dature ne se peut payer; commentpourra être payée celle des enfants adoptifs de Dieu? Et si pour la création nous devons à cet adorable Seigneur infiniment plus que ne doivent les enfants naturels à leurs pères, que lui devrons-nous pour l'adoption? Si pour la première création nous lui devons tout ce que nous sommes, que lui devrons-nous pour la seconde? Nous lui devons infiniment pour la formation de notre nature; pour la réformation opérée par sa grâce nous lui devons plus que l'infini , d'autant plus qu'il nous a accordé ce bienfait d'un si grand cœur que, pour nous faire ses enfants adoptifs, il n'a pas épargné son propre Fils, qui a perdu sa vie afin de restaurer la nôtre. Ainsi, saint Bernard l'a bien dit : « Si je me dois à Dieu tout entier pour la première fois que Dieu m'a fait , que lui devrai-je pour m'avoir refait et m'avoir donné ainsi quelque chose de plus? Car je n'ai pas été si facilement refait que j'ai été formé. En effet, celui qui m'a formé une fois l'a fait en disant une seule parole ; mais, pour me reformer, il a dit beaucoup de choses, il a fait de grandes merveilles, il a enduré des peines terribles et a souffert non-seulement des choses effroyables, mais des choses tout à fait indignes. Que payerai-je à Dieu pour lui-même? Quand bien même je me vendrais mille fois pour le payer, quelle comparaison peut-il y avoir entre Dieu et m.oi? Que suis-je par rapport à Dieu 1 ? » Que faisonsnous? Que pensons-nous? Quoi! nous ne sommes pas reconnaissants à Dieu pour cette volonté par laquelle il nous a adoptés et nous a réengendrés volontairement , et avec une telle bienveillance ! Que de gratitude nous devrions avoir envers le Seigneur, d'abord pour notre création, puis pour sa grâce, puis pour sa volonté, puis pour la grandeur et l'ardeur de cette volonté, qui l'a porté à livrer à la mort son Fils unique afin de nous faire ses enfants adoptifs? C'est ici qu'il me faut emprunter ces paroles de
* Tract. De diligendo Deum.
saint Pierre Chrysologue : « homme aimé de Dieu jusqu'à un tel excès! revenez au Seigneur, livrez-vous tout entier pour la gloire de celui qui s'est livré pour vous à l'injure; appelez avec confiance votre père celui qui vous a fait sentir par tant d'amour qu'il Test en effet ^ » Voyez combien volontairement il vous a engendré, puisque, comme dit saint Bernard, « il n'a pas épargné son Fils unique pour que vous fussiez engendré. De cette manière il s'est montré mon père ; mais moi, je ne me suis pas montré son fils. Avec quelle hardiesse je lève les yeux sur le visage d'un si bon père, étant un fils si maudit ! Que la rougeur me monte au front d'avoir fait des choses indignes de mon origine divine; que la honte me prenne d'avoir dégénéré de la dignité d'enfant d'un père si grand 2 . » Ainsi parle saint Bernard, ce saint si mortifié, si contemplatif, si crucifié au monde. Pour nous, que pouvons-nous dire , nous qui oublions les pensées dont des enfants de Dieu doivent être animés, nous qui sommes immortifiés, indévots et si remplis d'amour-propre? Que peuvent dire ceux qui, par un péché mortel, déshonorent leur père , l'éloignent ignominieusement de leur cœur et léchassent de sa demeure? Ils sont pires que l'enfant prodigue qui est sorti de la maison de son père; car celui qui pèche chasse son père de sa maison, chasse Dieu de son âme , chasse le Saint-Esprit de son temple.
Continuons. Si Ton compare l'adoption divine avec l'adoption humaine, on voit que la première est infiniment plus volontaire que la seconde. C'est pour cela qu'il est dit d'une manière très-particulière que Dieu nous adopte volontairement. Sans doute l'adoption humaine- se fait par la volonté et le choix de celui qui adopte ; cependant elle supposé quelque chose dans l'adopté, elle suppose des mérites de son côté pour cette faveur; mais le choix de l'a-
» Chrysol., 8erm. txx.
1 Serin, xvij in Cant.