DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE CINQUIÈME
doption divine les donne. Il y a cette notable différence entre l'homme et Dieu, quand ils adoptent, que l'adoption humaine ne rend pas l'adopté digne de cette faveur, mais le suppose tel ; l'adoption divine ne le suppose pas digne d'être adopté, mais le rend digne. Celle-là suppose des mérites, celle-ci les donne; c'est pour cela qu'elle est plus volontaire, et parce qu'elle donne plus, et parce qu'elle trouve moins de raisons pour donner. Qu'a pu trouver Dieu dans l'homme, pour mettre en lui son amour, son cœur, sa grâce, son esprit? Il a trouvé en lui le péché, la misère, l'indignité. Ce ne sont ni nos mérites, ni nos bonnes œuvres, mais la volonté de Dieu qui nous a faits enfants du Très-Haut, nous qui étions de misérables esclaves du démon. Il a fallu à Dieu une grande volonté pour nous tirer de cet état abject, et nous mettre dans un ordre si élevé. Ah ! nous lui devons un grand amour pour cela ; et il est juste que nous estimions infiniment cette faveur. « Nous étions, dit un docteur, ses ennemis, nous étions indignes de tout bien et de toute miséricorde, dignes d'être condamnés à d'éternels tourments; il nous a élevés non pas à un rang quelconque, ni à là félicité de la nature angélique, mais à un suprême et divin état, afin que nous soyons les enfants de Dieu, les enfants du Roi éternel, les héritiers de Dieu et en même temps les cohéritiers de Jésus-Christ , participant à sa gloire et à tous ses divins trésors. Aussi nous espérons tant de bien, tant de gloire, tant de joie, que ni les yeux n'ont vu, ni les oreilles n'ont entendu, ni le cœur humain n'a senti jamais rien de semblable. Oh ! quelle immense distance et quel espace il y a entre l'état dont nous avons été tirés, et celui auquel nous sommes élevés ; entre le profond abîme où nous avons été précipités au-dessous de toute créature , et le sommet où nous avons été portés, au-dessus de toute excellence de la nature créée; entre la qualité d'ennemis et celle d'enfants bien-aimés ! Véritablement on ne peut nier que cette dis-
tance ne soit immense comme la distance qu'il y a entre les degrés d'un ordre différent, et ainsi cette différence est incomparable. En effet, entre l'état de péché et l'état de nature pure , innocente , exempte de péché , il y a un intervalle infini. Une différence existe également entre l'état de notre nature pure et celui de la félicité angélique, et enfin entre l'état de pure nature angélique et celui des enfants de Dieu : car la distance de ces états entre eux est si grande qu'on aurait beau réunir en soi tous les biens d'un certain ordre, on ne pourrait passer de l'état inférieur à l'état supérieur. Celui qui est en état de péché mortel , quand bien même on le comblerait pour toute une éternité de richesses, d'honneurs, de royaumes, d'empires, sera très-misérable, et jamais il ne pourra être comparé, quant au bonheur, avec celui qui vit dans l'état de pure nature; car la malice du péché mortel ne peut être diminuée par aucun bien terrestre, et rien n'empêchera que celui qui en est souillé ne soit trèsvil, très-malheureux. Et celui qui vit dans l'état de pure nature ne pourra jamais arriver à la perfection de l'ange, quand bien même on réunirait en lui tous les biens dont notre nature est capable, comme la force, la légèreté, la beauté, la santé, l'éloquence, l'habileté, l'expérience, les arts libéraux et mécaniques, les mathématiques, l'astronomie et les autres sciences, parce que toute la perfection humaine comparée à la perfection angélique n'est rien, de même qu'un point, relativement à l'immensité des cieux. Enfin la perfection angélique, quand bien même elle croîtrait dans son espèce d'une manière infinie, n'égalera jamais l'état des enfants de Dieu, ni la gloire qui leur a été préparée. Par là on peut voir clairement combien grande est la distance qu'il y a entre cet état dont nous avons été tirés par la pure miséricorde de Dieu, et celui auquel nous avons été élevés, et .par conséquent combien immense est le bienfait de l'adoption 1 . »
1 Les si es, lib. II Dtpcrfccl. dit., c. xi.