DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE SIXIÈME
degré souverain et exquis peut arriver l'amour d'un père pour son fils, ils n'imagineraient jamais l'œuvre incomparable qu'a faite en notre faveur le Père céleste, donnant en nourriture à ses enfants adoptifs la chair même et le sang de son propre Fils, d'un fils qui est Dieu comme son Père , infiniment bon et saint cpmme l'Esprit-Saint. Quoi donc de plus propre à faire comprendre la dignité d'enfant adoptif de Dieu, que la majesté et la générosité avec lesquelles Dieu nous traite, puisqu'il nous donne pour lait le sang très-précieux de son Fils Jésus-Christ, et pour pain ce corps plus pur que la lumière des étoiles, et d'une valeur infinie ? grandeur étonnante de ceux qui sont en état de grâce ! parce qu'ils sont les enfants de Dieu, ils se nourrissent du sang de Dieu, et sa chair est leur aliment ! Ce bien est si grand que Dieu lui-même l'a regardé comme le comble de la grandeur. C'est pourquoi, promettant mystiquement cette faveur, il a dit par la bouche du prophète Isaïe : « Je vous établirai dans une gloire qui ne finira jamais, et dans une joie qui durera dans la succession de tous les âges. Vous sucerez le lait des nations, etvousjserez nourris de la mamelle des rois 1 . » Il a dit : * Je vous établirai dans une gloire qui ne finira jamais » , pour exprimer l'étonnement produit par la suprême grandeur de cette faveur et la magnificence de ce don. Cardans tous les siècles des siècles, dans les siècles passés et à venir on ne verra jamais un père traiter son enfant avec un plus grand honneur , une plus grande dignité , d'une manière plus gracieuse, plus grande, et, pour nous servir ici du langage humain, avec un plus noble orgueil. Et dans la suite des âges, jamais on ne verra de chose pour laquelle on doive concevoir plus de joie que pour celle-ci : tous les jours, aux enfants de Dieu, il est donné un lait divin dont les nations admirent l'incomparable vertu ; chaque jour ces enfants sont nourris à des mamelles qu'aucun
* Is, LX, 16.
roi n'a sucées, puisque ce sont les mamelles d'un Dieu qui leur distillent pour lait le sang même du Fils de Dieu. Le Père éternel, dans son amour, n'a pas voulu que la nature fut meilleure à l'enfant qu'elle produit, que la grâce à ses enfants adoptifs. Ceux qui sont en état de grâce, par l'adoption dhine, tiennent plus de Dieu et sont plus ses enfants que les propres enfants des hommes de leurs pères selon la nature. Et ainsi, il a voulu traiter plus tendrement et plus amoureusement ses fils adoptifs que la nature ne traite ses propres enfants. La tendresse divine eût-elle pu souffrir que la mère selon la nature nourrisse son enfant de son sein, lui donne à sucer de sa propre substance, et l'alimente de son sang, sans témoigner à ses enfants adoptifs un plus grand amour encore , une plus vive tendresse , et montrer en même temps une majesté et une grandeur en rapport avec la dignité de ses enfants ? C'est pour cela que le Sauveur du monde résolut d'accomplir la plus grande œuvre d'amour imaginable, celle de donner son sang pour breuvage et pour lait, et son cœur même en nourriture et en aliment; et non-seulement son cœur, mais toute sa substance et son être, tout son corps et tout son sang, et avec son corps, son âme, sa divinité et tout ce qu'il a de bien : car, selon la parole du Prophète , « qu'est-ce que le Seigneur a de bon et d'excellent à donner à son peuple, sinon le froment des élus et le vin qui fait germer les vierges ! ? » Y a-t-il une mère selon la nature qui , n'ayant pas' autre chose à offrir à ses enfants, s'est donnée à eux en nourriture? « Ce qu'on voit plutôt , dit saint Chrysostôme « ce sont des parents qui donnent leurs enfants à d'autres pour les nourrir; mais moi, dit Jésus-Christ, je n'agis pas de la sorte; je les nourris de ma propre chair, et je me donne moi-même en nourriture : parce que je veux qu'ils soient