DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE SIXIÈME
remploi total de la toute-puissance divine. Ensuite il a été nécessaire que lui, Dieu, l'éternelle vie, mourût et versât son sang ; c'est cette mort que représente ce mystère qui est une seconde merveille singulièrement admirable. Et puis dans l'œuvre même de la consécration de ce mystère, quelles merveilles ! Elles sont sans nombre. Il y a autant de miracles dans ce sacrement, dans ce pain des Anges, qu'il y a de gouttes de sang dans les veines de Jésus- Christ, qu'il y a d'articulations dans son corps, qu'il y a de cheveux sur sa tête. Car pour rendre présente chacune de ces choses sous les espèces du pain et du vin, il a fallu le bras du Tout-Puissant; il a fallu toute sa majesté, dérogeant aux lois les plus fixes et les plus constantes de la nature. De plus, chacune des gouttes du vin du calice, chacune des miettes de l'hostie sont autant de prodiges et de merveilles. Ramenant ces miracles à des chefs principaux, des théologiens en comptent au moins douze, et Ton peut en trouver bien davantage.
Et d'abord n'est-ce pas un rare miracle que la destruction totale de la substance du pain et du vin ? Il faut plus de puissance pour l'accomplir que pour renverser le monde, bouleverser toute la nature, faisant des cieux les éléments, et des éléments le ciel; car bien que cette disparition d'une substance jusqu'à la matière première ne soit pas une annihilation, il faut ici le même pouvoir que pour anéantir, créer, faire de rien; et il n'appartient qu'à la puissance infinie de réduire au néant ce qui est quelque chose. Ainsi, quand bien même un ange pourrait renverser les cieux et bouleverser les éléments, il ne pourrait anéantir une miette de pain, ni un atome d'air. Mais voici un autre miracle semblable : celui de reproduire une substance entière avec toute sa matière première, quand les accidents du pain et du vin se corrompent; pour l'accomplir, la même vertu infinie est nécessaire. Toutes ces choses n'arrivent pas, et n'arriveront jamais en d'autres cas, mais
se réalisent ici, pour la majesté de ce sacrement.Et s'il est vrai comme je le crois, que, quand les espèces se corrompent, la même matière qui existait auparavant et qui avait péri se reproduit, voilà encore une autre grande merveille qui ne s'est jamais vue, car il est contraire à toutes les lois de la nature qu'une même chose qui avait péri totalement se reproduise de nouveau.
Ces miracles si extraordinaires se font quant à la substance du pain; d'autres très-merveilleux aussi se font quant aux accidents et espèces sacramentelles qui demeurent. C'est en effet un prodige inouï que les accidents du pain persévèrent sans aucun sujet ni substance qui les soutienne, mais que contre leur propre nature ils se maintiennent par eux-mêmes. Autre miracle : n'ayant pas de substance, ils reçoivent les impressions des autres qualités de la même forme, comme s'ils se trouvaient avec leur propre substance, se réchauffant, se refroidissant, se desséchant, se corrompant. Quant au corps et au sang de Jésus-Christ et aux autres choses qui le suivent et l'accompagnent, il se produit des merveilles plus étonnantes. Qui donc n'est pas saisi d'admiration à la pensée que le corps de Jésus-Christ se placé dans l'Hostie et dans toutes les hosties du monde entier, en même temps qu'il réside dans le ciel; de sorte qu'il n'est pas moins véritablement, réellement et substantiellement sous les accidents du pain et du vin que sur le trône de sa majesté, à la droite de Dieu le Père? Ce qui se fait, selon le langage des Pères de l'Église, saint Cyprien 1 , saint Ambroise 2 , saint Jean Damascène 3 et Tertullien 4 , par une action productive, action si puissante et si efficace que, si le très-sacré corps de notre Rédempteur n'était pas dans le monde en son être
1 Serm. De Coma Dont.
* Lib. De Us qui my&l. int7., c. IX; et lib. IV, De taçerd., c. iv.
* Lib. De fide orlhod., c. iv.
4 Lib. IV cont. Marc.