CHAPITRE SEPTIÈME
La grâce doit être grandement estimée , parce qu'elle établit entre Dieu et les hommes une véritable amitié.
La grâce, en faisant des justes les enfants adoptifs de Dieu, a une grandeur surprenante; mais là n'est pas encore sa plus rare ni sa plus grande excellence. Une chose semble l'élever davantage : c'est qu'elle fait des justes les amis de Dieu, dans toute la propriété et dans toute la rigueur du terme, comme l'affirme saint Thomas 1 avec les autres théologiens 2 , et comme le confirme le concile de Trente qui, en termes absolus et sans restriction, appelle les justes * les amis de Dieu». Enfin, cette vérité se trouve établie par un grand nombre de passages de l'Écriture, et spécialement par ce qu'a dit Jésus-Christ notre Rédempteur, quand il consola ses disciples par ces douces paroles : * Je vous dis, à vous qui êtes mes amis. » Et encore dans une autre circonstance a Vous êtes mes amis. * Il nous a accordé la faveur de nous appeler bien d'autres fois de ce nom qui respire l'amour, et il l'a fait avec plus de générosité que jamais quand il a dit : « Je ne vous appellerai plus serviteurs , mais je vous ai appelé mes amis. » tendre Maître, n'est-ce pas assez d'honneur, pour une créature pétrie de boue, d'être votre esclave et vous son Seigneur? Quoi! vous voulez être son ami? Mais, que dis-je? Être l'esclave de Dieu, n'est-ce pas un honneur suffisant pour l'homme? Est-ce qu'il ne devrait pas se croire grandement honoré d'être l'esclave d'un ange, fût-il le souverain de
* Suarez , tract. De charit., disp. III , sect. II , lib. VII , et alibi.
tous les royaumes du monde? Quel excès d'honneur Dieu nous fait donc en nous choisissant pour ses amis ! Saint Thomas, considérant ces choses et ravi d'une telle faveur, s'écrie : * Admirez la grande bonté de Dieu pour vous; Dieu vous a ennobli, ô homme, en vous établissant le maître des animaux dépourvus de raison qui vous sont inférieurs, selon ce que dit le psaume : il a mis toutes choses à ses pieds ; toutefois, même en étant le roi de la création, vous pourriez, sans que cela soit extraordinaire, être le sujet des anges ou au moins des séraphins. Mais il n'en est pas ainsi, et votre noblesse existe même par rapport à ce qui est au-dessus de vous : Dieu seul est votre véritable Seigneur. Étonnez-vous, étendez, dilatez votre admiration jusqu'à mourir de ravissement à la pensée que Celui dont vous deviez être l'esclave ordonne que vous soyez son ami. Soyez donc jaloux d'être l'ami de Celui dont vous êtes aimé , et d'être l'esclave de Celui à qui vous êtes si obligé. »
Ici saint Thomas s'étonne, avec beaucoup de raison, de cette grande faveur et de ce bonheur, parce que si l'Ecclésiastique dit : « Bienheureux celui qui trouve un véritable ami 1 » , quelle sera donc la félicité de celui qui trouve Dieu pour ami? Si l'ami véritable suffit à rendre cette vie, pourtant remplie de misères, heureuse et fortunée, combien n'est donc pas heureux l'homme qui a pour ami Celui qui est la béatitude elle-même! C'est une grande chose d'avoir Dieu pour Père adoptif ; mais l'avoir pour ami dit plus de grandeur et plus d'amour. Beaucoup de philosophes, et même saint Thomas 2 , préfèrent le lien de l'amitié à celui du sang et de la parenté. Aussi il y a des théologiens 3 qui disent qu'un ami peut être si excellent qu'on doit l'aimer plus que ses propres parents. Le nom
1 Eceles. f xxv.
2 Opusc. De deiiectione Dei.
3 Victor, et Suarez , tract. De ehorlt., &. <à, %«*.. 4.