‹ La prix de la graceChapitre 164 sur 221 · DEUXIÈME PARTIE. - CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. - CHAPITRE SEPTIÈME

d'ami a cela de plus que celui de fils que ce dernier, et surtout s'il s'agit du fils l'ac^optif, a quelque infériorité et ne signifie pas nécessairement l'amour ; car il peut exister un fils et un père sans être aimé et sans aimer; mais l'ami ne peut exister sans l'amour. En outre , l'amour des pères et des enfants ne dit pas tant de noblesse ni de pureté d'amour, parce qu'il peut être, et il est, ordinairement parlant, un amour intéressé; mais l'amour de l'ami véritable est le plus délicat, le plus noble et le plus épuré de tous. Et il y a réciprocité de part et d'autre, en aimant et en étant aimé. De plus, le nom d'ami ne signifie pas l'infériorité , mais l'égalité; car il ne peut y avoir d'amitié qu'entre égaux, comme Aristote l'enseigne. Saint Jérôme dit : * L'amitié suppose des égaux ou les fait *. » C'est pourquoi les saints admirent tant que l'homme soit l'ami de ce Dieu tout-puissant qui laisse à une distance infinie toute la grandeur des rois de la terre. Ravi de cela , saint Grégoire s'écrie : * admirable condescendance de la bonté divine ! nous ne sommes pas de dignes serviteurs et nous sommes appelés amis. Oh J quelle grande dignité pour un homme d'être l'ami de Dieu 2 ! » Véritablement il n'y en a pas de plus grande. Être le serviteur de Dieu, c'est plus qu'être le roi du monde ; que sera-ce donc d'être son ami? Car si les philosophes disent qu'un ami est un autre soi-même, celui qui est l'ami de Dieu sera comme un dieu, et il doit être vénéré comme quelqu'un en qui Dieu se trouve.

Cette grandeur que possède l'homme en étant l'ami de Dieu est si souveraine, elle surpasse tellement toute pensée

1 In. cap. vu , Mich.

* Ad illud Joan., xv. Jam non dioam.

humaine, que les philosophes, dans la très-haute idée qu'ils avaient de la dignité de l'âme raisonnable, ont été trop loin et ont donné dans l'erreur, lui attribuant plus de grandeur que la, foi ne le permet. Ils ont pensé que , par sa nature, l'âme était divine; qu'elle n'était rien de moins qu'une partie de Dieu détachée de sa substance. Mais ils n'eurent jamais cette pensée que l'homme puisse être au pied de la lettre l'ami de Dieu , et Aristote *, le prince des philosophes, a même dit nettement que, entre Dieu et les hommes, il ne pouvait pas exister d'amitié. La raison de cela est la grande inégalité qu'il y a entre le Créateur et les créatures; car si, même entre les rois et les vassaux, dit ce philosophe, il ne peut y avoir d'amitié, à cause de l'inégalité de leur condition, il est encore plus impossible que Dieu et les hommes soient amis dans toute la force et la propriété du terme, puisqu'ici l'inégalité de la condition est immense. Outre cela, il y a en Dieu une raison plus particulière que dans les rois, pour qu'il ne puisse être l'ami des hommes : c'est que le véritable ami doit aimer son ami pour lui-même , pour ce qu'il est, sans d'autres considérations particulières; or, même un roi peut vouloir du bien à un vassal pour lui-même, pour ses bonnes qualités et ses excellences; mais il ne convient pas à Dieu, et cela lui est même impossible, d'aimer une créature pour elle-même ; il ne la peut aimer que par rapport à lui. Telles sont les raisons qui semblent rendre impossible l'amitié entre Dieu et les hommes.

Cependant si merveilleuse est la force de la grâce et sa grandeur si sublime, et l'honneur qu'elle donne aux justes si magnifique, qu'elle produit véritablement, comme le remarque le P. François Suarez 2 , la plus parfaite des amitiés entre Dieu et l'homme; et non-seulement elle confère le titre d'ami de Dieu à celui que le seul

* L. VIII Ethic, c. vu.

* Tract. De charit, disp. III , sect. n.

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