DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE SEPTIÈME
titre de serviteur de ses serviteurs honorerait grandement, mais elle fait qu'il est réellement et véritablement son ami. La raison de cela est la suprême excellence de la grâce qui élève l'homme à un état d'égalité suffisante, à la proportion, à la ressemblance voulue pour rendre possible l'amitié avec Dieu , c'est-à-dire à un état divin, lui donnant un tel honneur et un tel être que la majesté infinie du Créateur ne dédaigne pas d'avoir les hommes, non pour esclaves, mais pour amis. David, ravi de cela , s'écrie : * Vous avez démesurément honoré vos amis , Seigneur ; vous avez affermi excessivement leur empire 1 . » Car pour qu'ils deviennent les amis de Dieu, la* grâce leur donne comme un excès d'honneur et une dignité incomparable : d'hommes misérables qu'ils étaient, ils s'élèvent à un être divin , et ceux qui étaient plongés dans les misères et les fautes ont obtenu une grande puissance et se sont élevés à un état très-divin. Aussi ils peuvent être non-seulement de dignes serviteurs, mais de généreux amis du Seigneur. Et ainsi, bien qu'un esclave ne puisse parvenir à être l'ami d'un roi, à cause de la, grande inégalité qu'il y a entre eux deux, cependant un homme peut arriver à être l'ami de Dieu, car la grâce le tire de cet état de pure servitude, et l'élève à un si grand honneur et à .une telle dignité qu'il peut être l'ami de Dieu, la grâce lui procurant la proportion et la ressemblance suffisante pour qu'il y ait et qu'il se maintienne entre Dieu et l'homme une véritable amitié, amitié que les théologiens 2 appellent amitié d'excellence. En effet, bien que Dieu surpasse infiniment une créature, pour bonne, excellente et parfaite qu'elle soit , et malgré les dons créés qu'elle possède; bien que cette supériorité qu'il a sur elle soit infiniment plus grande que celle qu'un roi a sur un .vil esclave, cependant l'état et l'ordre de la
* Ps. CXXXVIII.
2 JSoro., disp. XXI , dub. ni, num. 28.
grâce, étant divins, sont les mêmes que ceux de Dieu, et quand on est en un même ordre, on n'est pas séparé par une distance infinie. Ainsi, quiconque possède la grâce est dans un état tel que l'inégalité ne peut l'empêcher d'être l'ami du plus grand roi, du plus riche monarque du monde, du Seigneur tout-puissant , créateur du ciel et de la terre, dont les séraphins se glorifient comme d'un honneur suprême d'être les simples serviteurs. Quel honneur donc pour nous d'être appelés par Jésus-Christ , non ses serviteurs, mais ses amis ! Saint Cyrille dit avec raison : * Quelle plus grande chose , quelle chose plus noble que d'être et de s'appeler les amis du Christ? Cette dignité passe les bornes de la nature humaine ; car toutes choses servent le Créateur, comme dit le Psalmiste , et il n'est rien qui ne lui soit soumis. Et voilà que ceux qui gardent les commandements de Dieu, le Seigneur les appelle, non pas ses serviteurs, mais ses amis, et que, en tout, il les traite comme tels ! Quelle grande et splendide libéralité i ! »
Certainement, quand bien même la grâce n'aurait pas d'autre avantage et ne procurerait pas d'autre honneur que celui de nous rendre capables de l'amitié de Dieu, nous devrions l'estimer au-dessus de notre vie et de notre honneur , et puisqu'elle ne nous rend pas seulement capables de cette amitié , mais qu'elle nous fait réellement les amis de Dieu, et qu'elle fait en même temps de Dieu notre véritable ami, il n'y a pas de vie dans l'âme, ni- d'honneur dans le monde , ni de biens dans la nature , ni d'affection dans notre cœur que nous ne devions sacrifier pour la grâce. Nous aurons, en effet, avec elle, une vie meilleure que toutes les vies, un honneur plus magnifique que tous les honneurs, un bien plus grand que tous les biens; parce que si celui qui a pour ami .véritable un autre homme misérable comme lui a tout ce qu'il peut
1 Lib. II , Comment, in Joan. x.