‹ La prix de la graceChapitre 167 sur 221 · DEUXIÈME PARTIE. - CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. - CHAPITRE SEPTIÈME

son de celle qu'on a quand on possède Dieu seul pour ami de l'âme , Dieu qui aime la personne en état de grâce infiniment plus que tous les pères et toutes les mères du monde ne peuvent aimer un fils unique , plus que toutes les épouses n'aiment leurs époux, et les amis leurs amis. Seigneur ! votre amitié est un bonheur incomparable ! Vous valez plus que tout l'amour des hommes et des anges; vous m'aimez pour tous, et votre amitié, je la dois estimer plus que tout; sans elle je ne veux ni vie ni contentement; ne permettez pas qu'il y ait des hommes qui la perdent et qui méprisent votre grâce ; car avec elle on possède un bien plus grand que l'amour de toute la terre, et sans elle on est plus malheureux que si l'on était haï du monde entier.

Supposons un instant la réalité des deux hypothèses dont nous venons de parler, celle d'un homme aimé de tous ses semblables d'une manière si extraordinaire qu'il n'y aurait personne qui ne le portât dans son cœur, qui ne le chérit plus que son âme et qui ne mourût volontiers pour lui faire plaisir. ; et celle d'un homme haï de telle sorte qu'il n'y eût pas de créature qui ne voulût lui dévorer le cœur, lui 6 ter l'âme ; combien n'estimerions-nous pas la première, et que ne ferions-nous pas pour éviter la seconde? Et si étant en possession de cet amour, nous courions le danger d'échanger un semblable bonheur contre cet état malheureux, que ne souffririons-nous pas pour nous l'assurer à jamais? Car on ne pourrait rien imaginer de plus tragique ni de plus lamentable que de tomber de cet état d'extrême amour dans cet état d'extrême haine ; rien, si ce n'est la lierte de la grâce; car tomber de la condition d'ami à celle d'ennemi de Dieu, c'est ce qu'il y a de plus lamentable et de plus tragique. La chute d'Aman en comparaisoif de celle-là est bien peu de chose. Chéri et honoré du plus grand monarque de la L terre, il en vint à être abhorré de lui et jugé digne du honteux supplice de 1

corde. Tomber de l'amour des hommes dans la haine du monde entier n'est rien; car l'amour de Dieu est plus précieux que l'amour de toutes les créatures , et la haine de Dieu est plus funeste que celle de l'univers. Comprenons donc ici quelle grande chose est la grâce , puisque sans elle l'homme est un monstre abominable, abhorré de son Rédempteur. Avec elle il est la beauté du monde, les amours de son Créateur, la joie du Roi du ciel, les délices du Seigneur ; avec elle enfin il est l'ami de Dieu, et Dieu est véritablement son ami.

La grâce, ce don divin , a tant de force , et elle élève l'homme à un état tellement au-dessus de tout autre être et de toute nature créée, qu'elle le met au rang de Dieu afin qu'il puisse être son ami, le faisant son semblable. Ajoutons qu'elle le rend si agréable à ce tout-puissant Seigneur, qu'elle lui fait aimer l'homme avec l'amour délicat et désintéressé de la véritable amitié. Il n'y a pas, il n'y aura jamais d'amitié plus désintéressée, ni d'amour plus pur et plus profond que l'amitié de Dieu pour celai qui est en état de grâce; car il ne fait pas, n'a jamais fait et ne fera jamais d'œuvre avec une pensée d'intérêt et d'utilité propre; ce qu'il a en vue dans ses actes est uniquement l'avantage de ceux qui sont en grâce avec lui. Ainsi l'amour que Dieu porte à une âme sainte, quant à l'utilité, est tout entier pour elle-même, et il ne vise aucun avantage, aucun bien intrinsèque pour lui. La grâce et ce qui en résulte est donc l'unique but de toutes les œuvres divines. Peut-on concevoir rien de plus grand? Ainsi, Dieu ne concourt pas au bruissement d'une feuille dans un arbre avec la pensée d'en retirer pour lui le moindre avantage ; il le fait uniquement pour le profit de ceux qui sont en état de grâce, et particulièrement

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