DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE SEPTIÈME
pour ses élus et ses prédestinés. Dieu fait tout cela pour la grâce, pour récompenser avec la gloire ceux qui ont la grâce : toute l'utilité de ses œuvres aboutit là. Peut-il donc exister une amitié plus tendre , plus fidèle et plus pure que celle qui fait faire à un homme pour son ami absolument tout ce qu'il fait? Non, il n'y en a pas, il n'y en aura jamais. C'est une chose admirable et précieuse au delà de tout. Dieu fait tout pour la grâce; il agit constamment afin que nous soyons en état de grâce, ou parce que nous y sommes, et il est tout entier à cette opération incomparable. Maudit est donc l'homme qui met sa confiance dans l'amour des créatures et non dans l'amour si pur, si délicat de son Créateur! Maudit celui qui, pour l'amour d'un autre homme, foule aux pieds l'amour de Dieu! Maudit celui qui, pour avoir la grâce du monde, méprise la grâce du Seigneur du monde ! A qui doit-on donner sa confiance de préférence, sinon à celui qui aime si purement? La nature, les éléments et les cieux, pour qui Dieu les a-t-il faits? Pour sa propre utilité? Non, mais pour celle des siens, de ceux qui doivent posséder sa grâce. Pourquoi a-t-il tant souffert? Pourquoi a-t-il subi la mort? Est-ce pour son propre salut ou pour son avantage? Non, mais pour ceux qui devaient être siens, ses amis chéris, ayant déclaré lui-même è qu'on ne peut avoir de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. Sa vie même, pour qui a-t-ii voulu qu'elle fût? Pour son profit?. Non, mais pour celui des siens, et ainsi il l'a donnée pour eux. Et son être divin, et tous les avantages que la divinité pouvait procurer, pour qui a-t-il voulu qu'ils fussent? Pour nous, et pour nous il a donné son être divin. Enfin, ce qui mérite d'être aussi grandement apprécié, il nous veut pour lui ; non pour son avantage, mais pour le nôtre ; et s'il trouve en cela sa gloire , nous y trouvons notre honneur.
Mais voici une autre faveur incomparable de l'amour de
Dieu : Dieu nous aime de la manière qui nous fait le plus de bien, nous aimant immédiatement pour lui-même et pour sa divine gloire ; et cela est si loin d'empêcher l'amour de la véritable amitié, que nous pourrions être mécontents s'il nous aimait d'une autre manière ; car c'est plus notre bien et notre honneur que Dieu nous aime pour lui-même que pour nous. En nous aimant pour lui, il nous aime plus noblement, puisqu'il nous aime pour une cause plus noble : autant il y a de distance entre Dieu et nous , autant il est meilleur d'être aimé par Dieu et pour Dieu que pour nous. Mais Dieu , en tout cela, ne prétend pas trouver son intérêt, ni aucun profit qui lui soit propre ; il ne veut que notre bien. Toutes les œuvres divines renferment de l'honneur et des avantages. Des avantages, Dieu n'en veut aucunement, parce que les hommes en ont besoin ; et ainsi il les veut tout entiers pour les siens. Quant à la gloire, il la veut pour lui, parce que la raison contre laquelle Dieu ne peut aller le demande ainsi, que cela même est notre plus grande gloire, et que de cette manière il nous aime plus parfaitement. On ne peut imaginer un amour qui ait un plus haut degré de perfection que celui par lequel Dieu veut toutes les choses pour nous et non pour lui-même , ne cherchant en rien son avantage, et cherchant en nous sa gloire.
A quoi donc le cœur humain peut-il aspirer avec plus d'ardeur qu'à ce grand bonheur et à cette .dignité d'avoir Dieu pour ami, pouvant obtenir ce bien incomparable sans courir les risques et sans souffrir les peines qui accompagnent les prétentions humaines? C'est avec bien de la raison qu'un homme, captivé par les vanités des biens de la terre, parlant à un de ses amis abusé comme lui, dit ces paroles que nous rapporte saint Augustin : * Dites-moi, je vous prie, où prétendons-nous arriver par tous nos labeurs? Que cherchons-nous? Quelle espérance servonsnous? Pouvons-nous en avoir une plus haute à la cour que