DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE HUITIÈME
cet amour. Disons seulement que son excellence resplendit spécialement dans le premier degré, dans le second sa véhémence, dans le troisième sa violence, dans le quatrième sa suréminence. Combien grande est l'excellence de l'amour qut est vainqueur de toute autre passion ! Combien grande est la véhémence de l'émotion qui ne laisse pas l'âme se reposer ! Combien grande est la violence de la charité qui éloigne d'elle violemment toute autre affection ! Combien grande est la suréminence de l'émulation et le zèle d'amour à qui rien ne suffît 1 ! » Richard de Saint-Victor ne pouvait peindre sous de plus vives couleurs l'amour poussé jusqu'à ses dernières limites. Qu'une âme fortifiée par un secours* surnaturel ait un tel amour pour son Créateur, qui est infini en beauté et en perfections, cela ne doit pas beaucoup étonner; mais que le Créateur, étant infini, ait cet amour pour ses créatures, voilà une chose qui serait impossible s'il n'avait pas mis dans ces créatures un don divin qui les embellisse, les élève au-dessus de l'être naturel et les rende très-agréables à ses yeux, dignes d'être aimées par lui de l'amour d'un ami véritablement tendre et délicat.
Voyons donc comment toutes ces beautés se trouvent dans l'amour de Dieu. O Seigneur ! daignez nous donner à comprendre, avec tous les saints, quelles sont ces quatre propriétés de la charité ! Nous les trouvons énumérées par saint Paul dans ce texte : « Afin que vous puissiez comprendre quelle est la largeur, la longueur, la hauteur, la prorondeur de la charité suréminente de Jésus-Christ 2 ! » Oui n'aperçoit de tout suite en Dieu le premier degré de la charité qui consiste à être invincible, puisque la cha-
1 Libell., De grad, viol, char, * Ad EpheSky m.
rite de Dieu est si puissante, parmi les attributs divins, qu'elle a fait sortir le Fils, le Verbe éternel du sein du Père pour le bien de ceux qui devaient être en état de grâce? Et en cela l'amour de Dieu a vaincu non-seulement les iniquités et les misères humaines, mais il a triomphé de la justice et de la majesté divine. Et ainsi Basile de Séleucie a dit : « Telle est la nature de la divinité que, tout en l'emportant par la puissance, elle est vaincue par l'amour des hommes 1 . « Richard de Saint-Victor s'écrie, dans son admiration : « O vertu invincible de la charité ! vous avez vaincu Celui qui est invincible, et Celui A qui tout est soumis, vous l'avez assujetti en une certaine manière à toutes choses, quand, vaincu par l'amour, le Dieu très-haut s'est humilié, en prenant la forme d'un esclave 2 . » Le Seigneur lui-même a avoué cette force de son amour à l'âme sainte , quand il a dit : « Vous êtes belle , ô mon amie, suave et magnifique comme Jérusalem. Détournez vos yeux de moi, car ils m'ont fait enfuir 3 ,» c'est-à-dire, comme sortir de moi. Il appelle terrible comme une armée la beauté de l'âme qui est en état de grâce et qui est ainsi l'amie de Dieu, à cause de la violence que lui fait son amour épris de cette beauté, et par laquelle il se déclare vaincu. Et ainsi, à la manière des amants de la terre, il lui demande, afin de pouvoir respirer et vivre, de fermer ses yeux très-purs qui excitent l'ardeur de son amour, car autrement il tombera en défaillance, ou le ravissement le prendra; il rendra l'esprit, et son âme s'échappera de son corps. Aussi saint Denys 4 dit que, par l'amour, Dieu sort comme de lui-même, pour habiter dans ses bien-aimés; et il appelle à cause de cela son infinie charité vertu extatique. D'après Gerson , Dieu étant infini , quand il
* Orat. IV in Gen.
2 De grad. char il., c. IX .
3 Cant., vi , 3.
* De divin, nom., c. iv.