‹ La prix de la graceChapitre 172 sur 221 · DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE HUITIÈME

aime la créature finie, il sort en une certaine manière de son infinité , vaincu par sa très-puissante charité. Toute cette force de l'amour divin est ici pour ceux qui sont en état de grâce, et qui sont ses fidèles amis : car les autres choses, il ne les aime pas avec la tendresse d'une véritable amitié. Quant à ceux qui sont en état de grâce, oui, Dieu les aime comme un tendre ami; car, transporté par son immense amour, sortant en quelque sorte de lui-même, il se communique à eux, répandant en eux son divin es» prit, pour qu'il habite dans les justes, et avec l'Esprit- Saint toute la divinité, par conséquent les trois personnes divines. De plus, il est impossible que Dieu cesse d'aimer l'homme une fois que la grâce lui a été donnée, avec l'Esprit-Saint; la majesté divine se laisse vaincre par son amour , pour aimer comme ami celui qu'elle a rendu si aimable par ses dons divins. Voilà une grande bonté de Dieu qui surpasse ce qu'il peut y avoir de plais ardent dans tout autre amour ; car tout ce que peut l'amour humain, c'est de faire sortir de lui-même celui qui aime, passant, mais seulement en affection, dans l'être aimé; habitant en lui, non par une présence réelle, mais seulement par le souvenir que l'affection grave dans son cœur. C'est pour cela que saint Augustin a dit que celui qui aime a la moitié de son âme dans son ami. Mais cette extase de l'amour créé est imparfaite et défectueuse, à cause de l'imperfection de celui qui aime. Pour Dieu , qui est infiniment parfait, et de la sorte un amant très-parfait, et l'ami véritable de ses amis, son amour est parfaitement extatique; car tout en demeurant en lui-même, il va et se répand dans ceux qu'il aime, non-seulement en affection, mais encore par sa propre substance; et non-seulement la moitié de son esprit, mais son esprit divin tout entier est dans celui qui possède l'état de grâce, parce qu'il est son ami. Et ainsi, ce que ne peut un autre amour, l'amour de Dieu tout-puissant le peut, car il est invincible de toutes ma-

nières, puisque rien ne peut le vaincre et qu'il triomphe de tout.

Cet amour de Dieu n'est pas moins poussé jusqu'au* dernières limites, ni moins souverain dans le second degré, qui consiste à être inséparable, et à n'oublier jamais ses amis, comme Dieu lui-même le dit par la bouche du prophète Isaïe, dont voici les magnifiques paroles : * Une mère peut-elle oublier son enfant, et n'avoir point de commisération pour le fils qu'elle a porté dans ses entrailles? Mais quand elle-même l'oublierait, pour moi, je ne vous oublierai jamais. Je vous porte gravés sur m a main 1 . * Les mères pourront bien oublier leurs enfants, et les amis ceux qu'ils aiment; les hommes pourront oublier leur âme et leur vie; mais Dieu ne pourra jamais oublier ceux qui sont en état de grâce ; de sorte que toute la mémoire des pères les plus aimants du monde ne sera qu'un profond oubli auprès du souvenir que notre Père du ciel a pour ses amis et ses enfants. David a dit de lui-même : * Mon père et ma mère m'ont abandonné; mais le Seigneur a pris soin de moi 2 . » Toute la sollicitude, toute la prévoyance des pères selon la chair n'est que délaissement auprès du soin et du souvenir que le Père a de nous. Le Fils unique du Père , parce qu'il était sorti du sein de ce Père adorable, connaissait bien cet amour ; aussi il nous a recommandé non-seulement d'appeler Dieu notre père, mais encore de n'appeler personne autre que lui notre père sur la terre, car il n'y a pas d'amour de père et de mère qui s'occupe autant de son fils unique, que l'amour de ce Père céleste s'occupe de nous. En effet, de même que Dieu est bon par l'excellence de sa bonté divine, ainsi lui seul a de vérita* blés entrailles de père; et il est père d'une telle sorte, il comble de tant de faveurs ceux qui sont en état de grâce, il leur fait tant de bien, que personne sur la terre n'est di-

1 IS., XLLX, 15.

* Ps. XXVI.

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