‹ La prix de la graceChapitre 173 sur 221 · DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE HUITIÈME

gne de partager avec lui ce titre de père qui respire le plus tendre amour.

Mais l'amour de Dieu est inséparable , non pas seulement parce qu'il n'oublie point ses amis, mais encore parce qu'il ne s'éloigne jamais d'eux. Remarquez-le : il ne s'agit pas ici uniquement de la présence de son souvenir, mais de celle de sa substance ; il n'a pas seulement en eux sa pensée, il a en eux son être même. Il surpasse en cela d'une manière infinie tout autre amour, et ici la délicatesse de son amitié est au-dessus de toute autre amitié. Dieu non-seulement pense continuellement à ceux qui sont en état de grâce, mais encore il est avec eux; et c'est peu d'être avec eux, à leurs côtés ; il est en eux d'une manière particulière ; non-seulement il les regarde, mais encore il les assiste, et il est l'esprit de leur esprit, l'âme de leur âme, car il produit en eux une vie très-divine. En effet, comme saint Ambroise, saint Augustin et saint Thomas l'affirment, et comme nous l'avons déjà dit, le Saint-Esprit est dans les âmes en état de grâce non-seulement par les effets qui lui sont propres , mais encore par sa personne elle-même et sa substance. Le Père Suarez en donne la raison : il se forme par la grâce entre Dieu et l'homme une très-délicate amitié , et comme le propre de l'amitié est de désirer la présence et l'union de ceux qui sont amis, l'amitié de Dieu, qui est très-parfaite, doit produire une présence très-parfaite , intime, inséparable. Et ainsi l'Esprit-Saint, parce qu'il est l'ami le plus tendre du monde, se trouve intimement présent, par sa substance et sa personne, en celui qui est en état de grâce; de sorte que, si son immensité n'exigeait pas qu'il fût partout-, il s'envolerait aussitôt dans l'âme en état de grâce pour y demeurer toujours et ne la quitter jamais. Telle est l'ineffable propriété de l'amour inséparable.

L'amour de Dieu n'est pas moins beau dans le troisième degré, qui consiste à être exclusif et insociable. Dieu, en

effet, aime si singulièrement et sans partage ceux qui sont en état de grâce, qu'il n'aime pas semblablement les autres créatures. Il n'a d'amitié que pour les justes. Le Saint-Esprit a désigné cette singularité d'amour quand il a dit : «Vous êtes seule, 6 ma colombe, o ma parfaite ' ! » c'est-à-dire , ma belle au delà de toute beauté. Le titre d'épouse qu'il lui donne signifie la même chose; car l'amour d'épouse est insociable; il est exclusif et n'admet point de rival. L'Écriture dit de cet amour : « C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera à sa femme, et ils seront deux dans une seule chair 2 . * Si donc l'amour d'époux n'admet pas d'égalité d'amour , : même envers les parents qui l'ont engendré, il est clair qu'il exclut tout autre. Or Dieu a un amour supérieur à un amour d'époux , un amour beaucoup plus fidèle et plus délicat que celui d'un époux; et ainsi il a dit, par la bouche de Jérémie : « Si une femme, après avoir été répudiée par son mari, et l'avoir quitté, en épouse un autre, son mari la reprendra-t-il encore...? Mais pour vous, ô fille d'Israël, vous vous êtes corrompue avec plusieurs qui vous aimaient, et néanmoins revenez à moi, dit le Seigneur, et je vous recevrai 3 . « Dieu garde à ses justes la plus grande fidélité , les aimant d'une manière exclusive , comme s'il n'y avait pas d'autres créatures dans le monde. Il est si loin d'aimer les pécheurs en tant qu'ils sont tels , qu'il les abhorre à cause de Topposition et de la dissemblance qu'ils ont avec ses justes et ses amis. La bienveillance qu'il a pour les autres créatures ne procède pas d'un amour d'ami; cet amour-là, il le réserve pour ceux qui sont en état de grâce, ou qui doivent y être , car Dieu ne fait pas cas d'autre chose. Toute son estime est pour la grâce. A cause d'elle , il bouleversera

1 Canl. t vi.

2 Gen. y ii , 25.

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