DEUXIÈME PARTIE. - CHAPITRE NEUVIÈME
la figure difforme qu'elle avait contre une beauté incomparable *. » Nos annales rapportent qu'un homme, après avoir commis un adultère, revint chez lui si difforme et si horrible que sa femme s'enfuit épouvantée, et ne voulait plus le recevoir chez elle; ses serviteurs firent de même. Apprenant que la cause de l'effroi qu'il inspirait tenait à la laideur de son péché , il alla se confesser. Mais les religieux qui le virent s'enfuirent de la même manière, jusqu'à ce qu'un serviteur de Dieu, l'ayant su, alla vers lui. Il reçut ses aveux et l'assurance de son repentir. Le pécheur aussitôt fut changé en un autre homme , et sa monstrueuse difformité fut remplacée par une splendeur magnifique et par une auréole d'honneur que sa femme ne put s'empêcher d'admirer, lui demandant pardon de ce qu'elle avait fait auparavant. Le livre des Cantiques de Salomon ne loue rien tant que la beauté d'une âme sainte.
Mais il n'y a pas d'intelligence qui puisse concevoir combien cette beauté est grande. Si l'âme, considérée sous son aspect purement naturel , est une chose plus belle et plus précieuse que toute la beauté naturelle des corps possibles ou imaginables, que ne sera-t-elle pas si la beauté surhumaine de la grâce vient s'ajouter à tant d'attraits ! Entre la beauté surnaturelle que Pâme acquiert par la grâce et sa beauté naturelle, il y a une différence incomparablement plus grande qu'entre la beauté spirituelle de l'âme et la beauté matérielle du corps. * La beauté, dit Louis de Blois , la grâce de l'âme raisonnable, tant qu'elle n'est pas ternie par les taches du péché , est si grande que , si vous pouviez la voir clairement, vous seriez ravis d'admiration et de joie 2 . » Je crois, en effet, que vous ne sauriez pas si vous êtes sur la terre ou dans le ciel; car la splendeur et la
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beauté de l'âme en état de grâce sont si grandes que celui qui la verrait s'imaginerait qu'elle est dans la gloire, et il vénérerait en elle une expressive et vive image de Dieu , image belle au-dessus de toute beauté. Dieu accorda à sainte Catherine [de Sienne la faveur de lui faire comprendre quelque chose de cela; et souvent elle était hors d'elle-même , suspendue et privée de sentiment en pensant seulement combien est grande cette beauté que donne la grâce. Elle disait à son confesseur : « O mon père, si vous voyiez la beauté , le charme ineffable d'une âme en état de grâce, je n'en doute pas , pour une seule ame vous voudriez souffrir mille morts. » Or si la beauté de la grâce dans le prochain mérite qu'on donne pour elle mille vies, à combien plus forte raison l'homme doit-il donner sa vie pour conserver sa propre beauté? Et on la perd, chose lamentable, pour ne pas vouloir se refuser un plaisir, et l'on devient des monstres d'enfer! Quand la sainte dont nous parlons \ oyait un prédicateur ou un autre homme s'employer à la conversion des pécheurs, elle baisait avec une grande dévotion le sol où il avait po^é les pieds. Lorsqu'on lui en demandait la cause, elle répondait que c'était parce que Dieu lui avait fait comprendre la beauté d'une âme ornée de la grâce; ce qui l'avait embrasée du désir de voir toutes les âmes resplendir de cette beauté divine; et à cause de cela elle regardait comme bienheureux ceux qui s'occupaient à retirer les hommes du péché et à leur rendre la grâce '. Cette beauté fut montrée dans un ange à saint Jean l'Évangéliste 2 . Le disciple bien-aimé avait vu, sur le mont Thabor, le visage de Jésus-Christ transfiguré, rayonnant de tous les dons de la gloire ; il l'avait vu ressuscité avec toute la beauté qu'il avait en montant aux cieux ; cependant cet ange lui apparut entouré d'une telle splendeur, et
1 Anton. Dauroult, t. II Flor* c. m, tit. LXX. * Apoc. y xvr.