DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE NEUVIÈME
son éblouissante beauté lui sembla si nouvelle et si admirable, qu'il tomba à la renverse; et si l'ange ne l'en eût détourné, il l'aurait adoré. Et, selon moi, la beauté spirituelle et surnaturelle de cet ange ne lui fut pas montrée ; car elle l'eut fait tomber en défaillance , à moins d'un secours spécial du ciel. Jésus-Christ, notre Rédempteur, la sagesse éternelle , qui connaît cela mieux que personne, et qui ainsi s'est épris de tant d'amour pour les âmes, a dit à sainte Brigitte : « Si tu voyais la beauté spirituelle des anges et des âmes saintes , ton corps ne le pourrait supporter, mais il tomberait et se briserait comme un vaisseau vermoulu, à cause de la joie que ton âme trouverait dans cette vision *. » Il a été dit également à Moïse que l'homme qui verrait Dieu dans cette vie n'y pourrait tenir, et qu'il mourrait ; car le cœur humain ne supporterait pas une telle vue ; il succomberait sous le poids de l'admiration et de la joie. Les yeux du corps ne peuvent supporter l'éclat du soleil qui se réfléchit dans un miroir; comment l'intelligence humaine, avec ses seules forces naturelles , pourrait-elle supporter la beauté et la splendeur de l'image de Dieu qui se reflète dans celui qui est en état de grâce, comme dans un miroir de cristal ? La grâce, selon Alexandre de Aies et d'autres docteurs 2 , est une aube de la lumière éternelle qui éclaire l'entendement, enflamme la volonté et embellit l'âme tout entière. Et comme le rayon du soleil, en frappant un miroir, forme une image expressive du soleil presque aussi belle et aussi lumineuse que le soleil lui-même, ainsi un divin portrait, que saint Thomas a appelé l'image vivante de Dieu, brille dans l'âme par la grâce , et l'âme se trouve toute divinisée et ne semble plus être autre chose que Dieu. Il ne serait donc pas bien étonnant qu'un homme tombât en défaillance si Dieu lui découvrait la beauté et
» Lib. II Revel. 18.
* III p., i, q. 90k
la splendeur divine de la grâce. Ajoutons qu'il y a une très-grande différence entre la représentation des rayons du soleil, qui se fait par la réflexion de la lumière naturelle dans le miroir, et la représentation de Dieu qui se produit dans l'âme par la grâce. Le rayon qui brille dans le miroir n'attire pas à lui la substance même, du corps solaire; le soleil n'est pas dans l'intérieur du miroir; mais la grâce qui se répand dans l'âme entraine avec elle la substance de l'esprit de Dieu; la personne même de l'Esprit-Saint s'y rend présente avec la grâce , et Fâme en état de grâce est comme un reliquaire de Dieu. Qui pourrait souffrir devant ses yeux un beau cristal dans lequel se trouverait le soleil, ou un corps humain tout transparent et plein de soleil, comme cette femme dont parle l'Apocalypse? Si donc nos yeux mortels ne pourraient supporter la vue d'un corps si lumineux, comment le cœur humain, le plus grand génie, supporteraient-ils, avec les seules forces naturelles, la vue de la beauté surnaturelle d'une âme qui est remplie de l'Esprit-Saint, et qui projette autour d'elle les rayons de la lumière divine? Non, Jésus-Christ notre Rédempteur n'a pas exagéré en assurant que l'homme ne pourrait, sans que son cœur fût brisé, voir clairement la beauté et la splendeur de la grâce dans les âmes saintes. Cette beauté fut montrée sous des formes corporelles à sainte Françoise Romaine ', dans un ange qu'elle voyait à ses côtés, si beau et si brillant que le soleil auprès de lui' ne semblait être qu'un nuage obscur. Si donc, même en cette ombre de la lumière matérielle, cet ange surpassait tant le soleil, comment le cœur humain pourra-t-il supporter avec ses seules forces la lumière spirituelle sans se fendre d'admiration et de joie?
1 Wi». Val., lib. II , SU. virt. adol. y c. n.