DEUXIÈME PARTIE. - CHAPITRE NEUVIÈME
aux anges et à Dieu lui-même, bien qu'elle leur soit étrangère, nous à qui elle importe tant , pourquoi ne la désirons-nous pas, ne l'estimons-nous pas? Les philosophes ont dit de la vertu naturelle qu'elle était très-belle; combien belles et aimables seront donc les vertus surnaturelles qui viennent avec la grâce et qui embellissent l'âme ! Platon l a dit de l'honnêteté qu'elle était belle au-dessus de tout , et qu'elle inspirerait aux hommes un admirable amour et le désir de la posséder, s'ils la voyaient des yeux du corps. Combien donc le chrétien doit désirer la grâce et soupirer aprè; elle, puisqu'elle renferme nonseulement le bien de l'honnêteté morale, mais encore celui de la sainteté surnaturelle ! Toute la beauté corporelle est dans la juste proportion des parties; et ainsi plus les choses sont excellentes, et plus il y a de proportion et de convenance entre les parties, plus la beauté est merveilleuse. Or la proportion qu'il y a dans l'honnêteté et la vertu naturelle avec la raison se trouve entre des choses très-nobles et spirituelles, et cette proportion est beaucoup plus grande que celle qui peut exister entre les choses corporelles; l'honnêteté et la vertu morale sont donc en soi une chose presque immensément plus belle que toute beauté corporelle ; et si elle était vue, elle inspirerait un amour très-intense, et le désir d'être vertueux. Mais la grâce ajoute beaucoup plus à la beauté de la vertu naturelle, parce qu'elle est un accord de l'âme, non-seulement avec la raison naturelle, mais encore avec la raison surnaturelle. Elle est de la manière la plus excellente en harmonie , non pas avec une chose créée , mais avec le Créateur lui-même , avec Dieu qui resplendit en elle ; et ainsi elle est la plus grande beauté que puisse atteindre une pure créature.
Les hommes ne voient pas de leurs yeux ce bien qu'ils possèdent ou qu'ils peuvent acquérir. C'est une raison
? Plat., in Phad.; Cic, in Of.
pour s'arrêtera le considérer, et pour chercher à connaître cette grandeur qui repose secrètement dans notre âme. Voyons sa splendeur et sa dignité, et ne la perdons pas. A cause de cette négligence et de cet oubli de la beauté de la grâce , Dieu avertit l'âme de considérer ce qu'elle est , quand il lui dit et lui répète dans le Cantique des cantiques : « Que vous êtes belle , ma bien-aimée , que vous êtes belle ! » Que l'âme qui a reçu dignement les sacrements voie donc quelle beauté elle possède. âme, vois donc ! tu es si belle que les anges eux-mêmes t'admirent. Vois, tu es si belle que tu surpasses toutes les beautés que peut imaginer l'entendement humain. Vois, tù es si belle que le soleil auprès de toi est un charbon éteint. Vois, tu es si belle que les cieux en comparaison de toi sont souillés. Vois , tu es si belle que tu éclipses la beauté naturelle des séraphins. Vois , tu es si belle que Dieu luimême est épris de toi et t'admire. Vois , tu es si belle , belle encore, c'est-à-dire deux fois belle; car lorsque l'Époux appelle l'âme sainte, ce n'est pas sans mystère qu'il lui dit deux fois qu'elle est belle; et les paroles suivantes vont nous expliquer pourquoi elle est deux fois belte : « Que vous êtes belle, 6 ma bien-aimée, que vous êtes belle ! Vos yeux sont des yeux de colombe, sans compter ce qui est caché à l'intérieur. » Et après : a Vos joues sont comme une grenade partagée en deux parties , sans compter ce qui est caché à l'intérieur *. » David, dans le psaume quarante-quatrième, après avoir dépeint la beauté extérieure de l'âme sainte , dit : « Toute la gloire de la fille du roi vient de l'intérieur 2 . » Ces textes donnent à entendre que l'âme qui est en état de grâce possède deux sortes de beautés. Salomon exprime la première par une comparaison prise dans les choses corporelles ; il ne dit rien de la seconde, parce qu'elle est ineffable. L'âme qui
1 Cton/.,iv, 1.
a Ps. XLIV. v