DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE NEUVIÈME. 30Ô
est en état de grâce a donc en elle une beauté créée, bien que surnaturelle, qui est la grâce elle-même, la grâce qui la fait plus belle que toute la beauté de la nature , et cette beauté , quoique incomparable , étant une beauté créée , peut être en partie expliquée au moyen d'exemples pris parmi les créatures. Mais, outre cela, il y a dans l'âme en état de grâce la beauté incréée qui est la personne même de l'Esprit-Saint, et cette beauté est en elle-même ineffable, elle est cachée à l'esprit humain; car elle est la beauté même de Dieu qui embellit l'âme, non comme une eforme qui lui soit propre, mais comme un très-riche ornement; et l'Époux ne dit rien de cette beauté , mais il fait remarquer seulement qu'elle est grande et plus grande que toute beauté; et le Psalmiste, sans s'arrêter davantage, a dit qu'elle était toute sa gloire; et en cela il a dit beaucoup. âme sainte, voyez donc combien vous êtes belle, puisque vous avez la beauté de la grâce ; voyez quelle belle chose vous avez en vous, je veux dire la beauté de l'Esprit-Saint, et estimez-vous grandement à cause de l'une et de l'autre de ces beautés. Voyez combien vous êtes belle, afin de ne pas vous souiller ni vous avilir en perdant la grâce.
in
Si l'âme n'a pas le désir de posséder cotte ineffable beauté, qu'elle craigne au moins la laideur et la difformité horrible de celui qui n'a pas la grâce. Dieu a montré cette différence à sainte Thérèse dans une remarquable vision dont il la favorisa un jour. Elle avait désiré beaucoup voir la beauté d'une âme en état de grâce, et le Seigneur lui accorda cette faveur la veille de la fête de la Trinité. Il lui montra un beau globe de cristal très-pur qui ressemblait à un château et avait sept chambres ou demeures. Dans la septième, qui était au centre, se tenait le Roi de gloire entouré d'une admirable splendeur éclai-
rant toutes ces habitations; chaque demeure avait une lumière d'autant plus grande qu'elle était plus près du centre. Cette lumière ne sortait pas du globe, et au dehors il n'y avait que ténèbres horribles , vipères, couleuvres et autre, animaux venimeux. La sainte demeura remplie d'admiration de la grande beauté que produisait ce globe tout illuminé de la présence du Seigneur placé au milieu. Mais ce Roi de gloire qui était la source d'une clarté et d'une beauté si grandes se retira ; aussitôt disparut toute lumière ; ce beau globe devint entièrement obscur, abominable et noir comme un charbon, avec une odeur intolérable. Ceci joint à ces animaux venimeux signifiait l'état misérable et la monstrueuse difformité de ceux qui sont en état de péché mortel. .Quelque chose de cette laideur fut aussi montré au saint abbé Paul; car, tandis qu'il voyait des personnes en état de grâce revêtues de la plus grande beauté , il en aperçut une en état de péché plus noire qu'un Éthiopien et entourée de démons lui tirant des deux côtés les narines avec des boucles qu'ils y avaient attachées et qui formaient une sorte de frein; et son ange gardien se tenait à l'écart fort triste. Rufin rapporte aussi d'un saint évêque qu'il voyait ceux qui étaient en état de grâce très-beaux et éblouissants de blancheur, et ceux qui n'y étaient pas plus noirs que le charbon, horribles, avec des yeux d'où jaillissaient du sang et des flammes; et ce spectacle lui faisait dresser les cheveux sur la tête. Tout cela est une faible image de la laideur du péché, car toutes les difformités corporelles réunies ensemble n'arriveraient pas à faire comprendre ce qu'est la laideur d'une âme, après avoir perdu la grâce. Aussi , quand le Seigneur veut faire comprendre cette difformité à ses serviteurs, il a coutume de ne se servir que de figures corporelles , ne voulant pas les faire succomber sous le poids de la tristesse et de la terreur. Car, s'ils voyaient spirituellement ces choses comme elles sont en