DEUXIÈME PARTIE. - CHAPITRE NEUVIÈME
elles-mêmes, ils tomberaient morts de crainte et de peine, non moins qu'en voyant les démons, qui ne sont d'une laideur horrible qu'à cause du péché. Et ainsi Jésus- Christ notre Sauveur a dit à sainte Brigitte : « Si tu voyais les démons comme ils sont réellement, ou tu ne vivrais plus qu'avec une douleur excessive, ou tu mourrais tout à coup, tant leur vue est terrible : voilà pourquoi ces choses spirituelles ne t'apparaissent que sous des figures corporelles l . » Les saints qui ont vu la laideur du péché dans les démons ont été étonnés et épouvantés; que serait-ce s'ils l'avaient vue spirituellement, comme elle est en elle-même? L'image corporelle de cette laideur causa tant d'horreur à Eusèbe 2 , disciple de saint Jérôme, qu'il déclara qu'on ne pouvait imaginer une chose plus affreuse ni plus épouvantable; car ce qu'il y a de plus épouvantable, de plus horrible, de plus effroyable dans le monde, n'était, en comparaison, que jeu d'enfants. Un autre qui , également au temps de saint Jérôme , vit cette laideur du péché , en ressentit la même impression , et dit qu'il se jetterait au milieu d'un grand incendie et se laisserait brûler vif plutôt que d'avoir de nouveau sous les yeux cet affreux spectacle. Dieu permit aux religieux de saint Aicard 3 de voir cette affreuse laideur du péché à l'heure de la mort, afin de les délivrer du (purgatoire par la peine que leur causerait cette horrible apparition. Le démon se montra aussi avec la laideur du péché à sainte Catherine de Sienne, durant le temps qu'il faut pour fermer et ouvrir les yeux, et il lui causa une telle épouvante et une telle peine qu'elle préféra aller jusqu'au jour du jugement les pieds nus dans un chemin de feu, plutôt que de le voir une autre fois; et cependant Notre- Seigneur lui dit qu'elle n'avait pas bien vu sa laideur. Denys le Char-
» Lib. II Revel* S. Brig., c. m.
* Ep. Cyrill. ad Aug.
3 Blos. in Monili, c. ti.
treux ' dit que la vue seule du démon est un tourment qui surpasse tous les supplices de cette vie.
Or telle est l'horrible et l'abominable Jaideur qu'ont les hommes qui foulent aux pieds la loi de Dieu, et méprisent le sang versé de son Fils béni , ce que n'ont pas fait les démons lorsqu'ils ont péché. Dites-le-moi, ô pécheur! oseriez-vous paraître devant un homme quelconque, si tous les traits de votre visage et toutes les parties de votre corps affectaient une forme monstrueuse ou mutilée; si vous aviez l'oreille droite coupée, la gauche remplacée par une oreille de mulet , en même temps qu'il vous manquerait un œil et que vous auriez de l'autre côté un œil de basilic, avec des narines d'éléphant , un front tout de travers, une bouche voisine de l'oreille, une main d'ours et l'autre main 'semblable à un pied de harpie, étant noir comme de la poix et ayant toutes les autres parties du corps également monstrueuses? Certainement, dans un tel état, vous vous feriez peur à vous-même. Or, si vous ne pouvez supporter cette monstruosité corporelle 1 , comment souffrez- vous donc la laideur spirituelle qui est produite par l'absence de la grâce? Un œil de moins enlaidit un homme; avec Dieu de moins quelle beauté peut rester? Et combien abominable ne sera pas celui qui est privé d'un si grand bien? De plus, dans l'absence de la grâce, il y a deux choses dont chacune rend l'âme excessivement hideuse. La première est le manque de la grâce, qui est pour l'homme quelque chose de pire que s'il lui manquait ses pieds , ses mains , ses yeux ; et qui donc ainsi privé de ses membres n'est pas tristement difforme? L'autre est l'horrible monstruosité du péché, qui va contre la raison; et cela est pire que si l'on avait, au lieu démembres humains, des membres de brute; au lieu de la peau, des écailles; au lieu des narines, une trompe; au lieu de bouche, un bec; au lieu de mains, des pieds de corne
1 In dialog. Jesu et pueri , a. 5*