DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE DIXIÈME
Créateur. Y a-t-il des substances créées qui s'aiment au point que la force de l'amour fiasse d'elle une même chose, non-seulement par l'affection, mais par l'être? La nature n'en offre aucune qui ait un amour si délicat, si généreux et si efficace. Il n'y a que les personnes divines , parce que le Père et le Fils, dont le lien est appelé l'Esprit- Saint, s'aiment d'une telle manière qu'ils sont une même chose, non-seulement par affection, mais par la substance. Ainsi, comme l'amour de Dieu envers celui qui est en état de grâce, amour efficace plus que tout autre amour , unit Dieu à l'âme , non-seulement par affection , mais aussi en effet, Dieu étant dans l'âme, par son être propre, et habitant en elle, il n'y a pas, dans les choses naturelles, d'exemple qui explique cette union amoureuse de la grâce; il n'y en a qu'en Dieu. Il n'est donc pas étonnant qu'à celui qui est en état de grâce se trouve attribué le nom qui signifie davantage son union étroite avec Dieu, et qu'il soit appelé Dieu ; car, par participation, il possède la nature divine et il ne fait qu'un avec l'Esprit de Dieu. Voilà quelque chose de singulièrement exquis. Quelle grandeur pour les chrétiens! Dieu fit à Abraham une précieuse faveur en lui donnant une seule lettre de son nom ; une faveur bien plus admirable est accordée aux justes, puisque le nom de Dieu tout entier leur est donné; et non-seulement son nom, mais la réalité et l'être que ce nom désigne. En effet, celui qui est en état de grâce participe non- seulement au nom de Dieu, mais à sa nature divine, et avec cette participation, l'Esprit- Saint qui est l'amour de Dieu lui est donné. Avec quel amour l'âme doit donc répondre à un amour qui a une telle vertu unitive, à cet amour si libéral de son Créateur ! Combien l'homme ne doit-il pas aimer ce Dieu qui a voulu être un avec lui et qui l'aime jusqu'à être réellement un avec lui ! Qu'il s'efforce donc d'aimer Celui qui Ta tant aimé; qu'il l'aime, d'un amour non-seule-
ment affectif, mais effectif; non-seulement d'un amour plein de tendresse, mais fécond en œuvres viriles, ne faisant qu'un avec Dieu par l'imitation, et se conduisant toujours d'une manière digne de Dieu; car nous nous ferions grand tort à nous-mêmes si , avec un nom divin, nos œuvres étaient diaboliques.