CHAPITRE ONZIEME
Par la grâce , l'âme s'élève jusqu'à être l'épouse de Dieu , par un lien plus étroit quec elii du mariage humain. Célestes délices de cet état sublime,
L'amour que l'âme doit à Dieu pour son union avec lui par la grâce, la sainte Écriture l'explique par l'exemple de l'amour de l'époux envers son épouse, en vertu de l'union et du lien conjugal. Aussi, dans tout le cours du livre des Cantiques , l'âme sainte est appelée épouse ; et cette épouse exprime bien cette union et l'amour qu'elle doit produire quand elle dit : « Mon bien-aimé est à moi , et je suis à lui. » Dans un autre endroit, elle dit qu'il demeurera sur son cœur. Si l'on y fait attention , on verra que le lien conjugal, le mariage humain, est une figure et une image de l'union de l'âme sainte avec Dieu et du lien qui l'attache à lui. C'est pourquoi saint Thomas dit : « Autant ce qui est signifié est supérieur au signe , autant l'amour et l'union de Dieu avec l'âme l'emportent sur l'amour de l'époux envers son épouse, et l'amour et l'union de l'âme avec Dieu sur l'amour de l'époux pour son épouse 1 . » L'union matrimoniale parmi les hommes, comparée avec cette union de l'âme, n'est qu'une ombre et une figure. Ainsi, l'amour et la fidélité que l'âme doit avoir pour Dieu l'emportent infiniment sur tout amour, toute fidélité humaine, comme véritablement celui que Dieu a pour l'âme surpasse tout. Pour l'amour de son épouse, dit l'Écriture, l'homme laissera son père et sa mère, et s'attachera à sa femme , car ils sont une même chair. « Ce sacrement est grand, s'écrie saint Paul, je dis en
1 Opusc. De dilect. Dei, c. iïi.
Jésus-Christ et en l'Église 1 . » Grand sacrement aussi entre Dieu et l'âme sainte, entre lesquels il y a une plus grande union, un plus grand amour que dans le plus légitime et le plus tendre mariage du monde; car le mariage fait qu'ils sont deux en une même chair; mais la grâce fait qu'ils sont deux en un même esprit. O âme ! considérez cette grandeur et voyez si elle est digne d'estime ou de mépris. Si nous voyions un puissant monarque prendre pour épouse une femme des champs, l'élever jusqu'au trône et à la couronne royale et l'aimer plus que sa vie, comme nous trouverions cette femme heureuse! Seraitelle raisonnable de ne pas aimer un tel époux , de ne pas le regarder, de lui manquer de fidélité, de commettre l'adultère avec tous ceux qu'elle rencontrerait, et d'avoir si peu de retenue que pour satisfaire le moindre désir elle préférât perdre l'affection de son roi qui l'aimait tant, le quitter par le divorce et revenir à la bassesse de sa première condition? Ce serait la plus grande indignité, la plus énorme trahison, l'acte le plus abominable qu'on pût imaginer. Et un homme oserait agir de la sorte à l'égard de Dieu ! Élevé à une union avec lui plus étroite et plus durable que le mariage humain, puisqu'en soi elle est éternelle, il voudrait divorcer avec son Créateur en perdant sa grâce ! Il voudrait trahir son Roi et son Rédempteur; et foulant aux pieds le divin lit nuptial et la couronne du Roi des cieux, il voudrait revenir à son ancien état de bassesse et de décadence, se montrant infidèle et ingrat envers Celui qui a porté sur lui ses yeux avec tant d'amour et qui l'a mis dans une condition si élevée !
Que l'âme en état de grâce considère de quelle suprême majesté elle a été revêtue; elle n'est pas moins que l'épouse de Dieu; et elle est plus qu'épouse, car la réalité est plus que la figure, et la personne vivante plus que le tableau qui la représente ; or, le mariage humain n'est que
1 Ephes., v.