DEUXIÈME PARTIE. - CHAPITRE ONZIÈME
ainsi l'homme n'est pas libre de faire durer le mariage ; mais nous pouvons facilement échapper à la mort de Tâme, et ainsi l'âme peut éterniser ce divin lien avec Dieu. Pourquoi donc une âme que Dieu favorise d'une union si étroite s'éloignerait-elle de ce qui est pour elle un si grand bien? âme! vois donc quelle grandeur tu perds ! Vois de quel honneur tu serais privée, en même temps que tu perdrais la vie; car, pécher, c'est cesser d'être l'épouse de Dieu, c'est mourir. Assurément, quand bien même l'âme ne perdrait pas par son péché mortel la vie de la grâce, et que sa faute lui coûterait uniquement la privation du bonheur d'être choisie de Dieu et d'être unie au souverain bien par un lien si étroit , elle devrait souffrir tous les tourments du monde, pour ne pas perdre le titre d'épouse de Dieu. Mais comme en perdant cet immense honneur elle perd en même temps la vie, et une vie éminente , divine comme celle de la grâce, elle doit préférer perdre le monde entier. Que le chrétien veille donc avec le plus grand soin sur sa vie et sur son honneur, et qu'il dise avec la ferveur de saint Paul : « Qui me séparera de l'amour de Jésus-Christ? Sera-ce l'affliction ou les déplaisirs, ou la persécution, ou les périls? Je suis assuré que ni la mort, ni le ciel, ni la terre, ni aucune créature ne pourra me séparer de l'amour de Notre-Seigneur. Ma fidélité envers Jésus-Christ doit être éternelle ; éternel mon mariage avec lui; éternellement je dois jouir de mon bien-aimé; éternellement je dois être avec lui, et lui avec moi; éternellement je dois l'aimer, et pour l'aimer il me faut abhorrer le monde, mes passions, ma chair, mon âme elle-même , tant qu'elle donne la vie à mon corps. »
Le troisième bien du mariage est la fécondité; or la fécondité que produit ce lien spirituel entre Dieu et l'âme est vraiment merveilleuse. Voici ce qu'en dit le Docteur angélique : « Les enfants qui en résultent sont plus utiles
et ont des qualités bien plus variées, car ce sont les bonnes œuvres. En effet, l'époux donne à l'épouse la fécondité, c'està-dire, Dieu par sa grâce rend l'âme féconde, et des enfants résultent de cette divine union. » Puis saint Thomas ajoute: « Ces enfants sont d'une grande utilité; ils ne font pas périr leur mère , mais ils lui obtiennent la vie éternelle. C'est le contraire pour a concupiscence , qui , lorsqu'elle conçoit, enfante le péché, et le péché quand il est consommé engendre la mort. Il est dit dans le psaume sep* tième : « Elle a conçu la douleur et enfanté l'iniquité. * Aussi l'enfant spirituel de ce mariage, étant un acte de vertu, ne doit pas être appelé Benoni, c'est-à-dire enfant de douleur, mais enfant de joie et d'honneur, bien qu'au commencement il ait été un enfant de tribulation; car la femme , quand elle enfante, est triste ; mais après avoir mis au monde un fils, elle ne se souvient plus de ses douleurs passées à cause de la joie qui les a suivies. » Avant saint Thomas, Platon a dit qu'il était meilleur d'engendrer des vertus que des enfants. Ainsi, la fécondité de l'âme en état de grâce, par le mariage spirituel avec Dieu, est beaucoup plus grande et plus heureuse que la fécondité si célébrée de Lia dans son mariage avec Jacob. La fécondité et le fruit de bénédiction du mariage divin de l'âme l'emportent de beaucoup sur celle du mariage humain, sous le rapport du nombre, de la variété, de la qualité, de la facilité et du bonheur. Dans le mariage humain, on regarde comme une grande fécondité d'avoir douze enfants en toute sa vie; dans l'union divine , on peut en avoir cent par jour, en faisant cent bonnes œuvres. Dans le premier, pour avoir un fils, la mère doit être exposée neuf mois à beaucoup d'accidents, et à la fin elle souffre de grandes douleurs; dans l'autre, il n'en coûte que de vouloir, et souvent une joie incomparable accompagne cet acte de la volonté. Dans le premier, l'enfant qu'on aimait beaucoup peut mourir, ou devenir estropié, ou causer de la peine à