DEUXIÈME PARTIE. - CHAPITRE ONZIÈME
auxquelles Dieu s'unit; car à l'union simple de la grâce cette union ajoute une chose considérable. Par la grâce, en effet, Dieu s'unit à l'âme, mais non à ses puissances par une actuelle représentation; tandis que par cette union, qu'on a méritée après avoir été longtemps fidèle à son Époux, et lui avoir donné avec une grande fécondité des fruits de saintes œuvres, enfants toujours légitimes de sa grâce, Dieu s'unit aussi aux puissances de l'âme. Il baigne son entendement dans une lumière supérieure à tous les sens, et il l'élève de telle sorte qu'il rend présent à la volonté son Époux uni d'une manière très-haute, et la volonté s'unit à lui très-étroitement parce qu'il est le bien suprême, le bien souverainement délectable. Par cette union l'âme reçoit, éprouve et goûte, avec toutes ses puissances intérieures, la beauté, la bonté et la suavité de son bien-aimé; elle devient plus belle, plus gra^ cieuse et plus ornée de toutes les vertus, sous ce vêtement d'or que David a dit être entouré de toutes sortes de broderies. C'est alors que l'Époux lui adresse avec amour les plus douces paroles : « Laissez - moi voir votre visage; que votre voix se fasse entendre à mes oreilles, car votre voix est douce et votre visage est beau 1 . » âme mille fois heureuse, puisque, même en cet exil, vous pouvez obtenir de telles arrhes de votre patrie! âme mille fois heureuse, puisque vous pouvez goûter des mêmes mets que les bienheureux ! Qui pourra expliquer combien intimes sont ces embrassements de Dieu, combien ardente est son affection et son amour , et combien de faveurs on reçoit ici? Ceux mêmes qui le sentent ne peuvent le dire , car ni les yeux n'ont vu, ni les oreilles entendu ce que Dieu prépare et fait pour celui qui l'aime avec une pareille fidélité. Saint Éphrem, qui a connu par expérience cette douceur et ces délices extraordinaires de la grâce, ne les peut exprimer, et, comme le prophète, il les compare
1 Cant, t ii.
à un paradis de délices : « Quand vient la grâce, dit ce saint, toutes mes amertumes se changent en douceurs ; car la présence de la grâce, jointe à la componction du cœur, amène avec elle la paix et la tranquillité de l'âme. Les eaux de la grâce divine et la splendeur de FEsprit-Saint réjouissent mon cœur, et font que l'âme oublie tout â coup les choses de la terre et les désirs charnels et mauvais. Les eaux de la divine grâce récréent l'esprit et l'âme. La grâce de Dieu en notre âme est semblable à un paradis ou jardin royal qui est rempli de beaux arbres et de fruits savoureux, dont le goût, l'odeur, la suavité et la beauté procurent à tous les sens d'admirables délices. Ainsi la grâce divine nous donne une grande douceur, une grande allégresse, une grande splendeur. heureuse cette âme qui resplendit des œuvres de la divine grâce, s'éclaire de ses rayons, goûte sa douceur, se baigne dans la joie par la suavité de son parfum et de la contemplation ! Je le répète : heureuse l'âme qui est ornée des dons de la grâce de Dieu. Cette âme ne fait attention à rien de ce qui est sur la terre, mais elle se tient tout élevée en Dieu parce que la grâce et la suavité de l'Époux ne lui permettent pas de se tourner d'un autre côté 1 . » Ainsi parle saint Éphrem. Il n'est pas étonnant que la douceur de la grAce soit si grande dans ceux qui la conservent par de saintes œuvres ; parce que si Dieu a mis du plaisir dans tous les actes de la nature nécessaires à la conservation des êtres, comme dans la nourriture et la génération, comment aurait-il oublié de mettre la plus grande joie dans les œuvres saintes et héroïques, par lesquelles on conserve la grâce? Il n'en est pas ainsi ; mais il inonde l'âme sainte féconde en bonnes œu res, de douceurs, de suavité, de joie, de délices, supérieures à tout ce qu'il est donné à la nature de goûter dans ses fonctions nécessaires, et cela dans la proportion
1 De timoré antmt, p. €7.