DEUXIÈME PARTIE. - CHAPITRE DOUZIÈME
s'entendre dans le sens que nous expliquerons plus tard, et avec cette restriction, que chacun conservera sa propriété civile, propre et particulière, et non dans le sens erroné de Jean Wiclef et d'autres hérétiques.
Quelle ne doit donc pas être cette royauté des justes sur toutes les créatures qui leur vient d'un privilège de Dieu et de la nature divine à laquelle ils participent, puisque ce souverain domaine, les philosophes l'ont attribué aux sages pour le seul motif de leur vertu naturelle, parce qu'ils vivaient conformément à la raison. Ces philosophes affirmaient, comme l'écrit Diogène Laërce ', que toute chose appartient aux sages; qu'eux seuls sont riches; qu'ils ont le haut domaine de la propriété des autres. Et Sénèque a dit : « C'est une chose grandement encourageante quand vous parcourez par la pensée l'Orient et l'Occident, à la vue de tant d'animaux et d'une si grande multitude de choses qu'a produites la nature , de pouvoir prononcer cette parole de Dieu même : « Toutes ces choses sont à moi 2 . » Avec la simple lumière de la raison, les stoïciens ont eu une si haute idée de la vertu naturelle qu'ils ont jugé qu'elle rendait les hommes vertueux maîtres de l'univers; et ainsi ils disaient que ces hommes sont leâ véritables rois, au rapport de Laërce 3 , de Plutarque et de Clément d'Alexandrie 4 . Et Cicéron, parlant du sage, a dit : a On l'appelle roi avec plus de raison que Tarquin * > , qui fut roi de Home. « Comme le pilote dans un navire, dit Philon, le magistrat dans la cité , le général dans l'ar*
1 In Antistenè et Zenone,
a Ibid.
3 Iaert., in Ztnon
♦ S tr ornât., il.
* Lib. II Definib., cap. iv.
mée, Famé dans le corps et l'entendement dans l'âme, ainsi le sage est réellement le prince dans l'humanité 1 . » Sénèque, expliquant comment se peut concilier le domaine du sage sur toutes choses avec celui des autres maîtres particuliers qui possèdent , . donne l'exemple du roi : « Il n'y a pas de difficulté , dit ce philosophe , qu'une chose appartienne au sage, et en même temps au particulier qui la possède immédiatement. Car le droit civil attribue au roi tous les biens du royaume; et cependant ces biens, dont la possession universelle appartient au roi, se divisent et s'imputent à des maîtres particuliers. Au roi appartient le pouvoir, et à chacun le domaine 2 . » Il explique ainsi comment peuvent coexister le pouvoir, la dignité et la monarchie du roi avec le domaine des autres particuliers.
Si la vertu naturelle peut élever les hommes au point d'être les maîtres de tout, à quel degré supérieur ne les fera pas monter la grâce , la grâce étant la perfection et la vie des vertus, et entraînant avec elle toutes les vertus surnaturelles qui surpassent incomparablement toute la vertu naturelle des philosophes. Elle donne des titres beaucoup plus nombreux, plus grands, plus vrais, en même temps que la légitime investiture de l'empire sur le monde entier. Les raisons par lesquelles les stoïciens et les platoniciens ont établi que le sage est riche, et si riche que toutes choses lui appartiennent, sont 'ces deux qu'indique Platon. La première , c'est que le sage possède les vertus, qui sont les plus riches trésors de la terre, une seule valant plus que tous. les trésors du monde , comme . dit Cicéron. a En effet , on doit estimer très-riche quiconque possède les choses les plus estimables. Ainsi, il n'en faut pas douter, les richesses sont dans la vertu, puisque aucun bien , pas même tout l'or et l'ar-
1 Lib. De Abrah.
2 Lib. II De benrf. t c. iv.