DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE DOUZIÈME
un de ses esclaves. Il lui accorde d'abord la liberté , puis il le met au rang des autres soldats nobles, et l'établit dans une condition égale à la leur. Gomme déjà cet esclave se croirait obligé à la reconnaissance! Mais son maître ne s'arrête pas là; il l'élève à la dignité de prince dans son royaume. Quelle joie pour cet homme, et combien il doit aimer son maître ! Par égard pour le roi , tous le servent afin de ne pas déplaire au souverain qui a voulu ainsi l'honorer. Mais le roi , par amour pour son serviteur , fait plus encore : il l'adopte pour son fils et en fait son héritier. Le bonheur de cet esclave , après un si grand honneur, ne doit-il pas être au comble? Par là, vous pouvez comprendre quel admirable honneur Dieu, créateur de toutes choses , fait à ceux qui le servent, quand, non content de leur accorder la vie éternelle et de les appeler ses amis, il les fait ses enfants et les héritiers de son royaume céleste. Quel honneur, je le demande , recevra de toutes les créatures celui que le Dieu de toutes les créatures a pour ami et pour enfant? Toute créature lui sera soumise; et alors, quel grand, quel incomparable honneur! La puissance de ces bienheureux sera aussi grande qu'ils le voudront , car tout ce que l'un d'eux voudra être fait, ou au ciel, ou sur la terre ou dans la mer, ou au fond de l'enfer, sera fait à sa parole sans que personne s'y oppose. Ce que nous disons peut sembler prodigieux; mais si on considère bien à quel degré nous sommes élevés et de quel corps nous serons les membres, si on pense qu'aucune chose ne manquera à ceux que Dieu aime , tout cela sera facile à croire. » Saint Anselme ajoute : « Les saints de Dieu auront cette puissance parce qu'ils posséderont toutes choses avec le Fils de Dieu 1 . »
Le second titre, c'est que l'âme qui a la grâce est l'épouse de Dieu , et devient un même esprit avec lui. Si , comme nous l'avons déjà remarqué, le mariage humain, en faisant
1 Lib. De quatuordecim bêatitud.
de deux personnes une seule chair , communique la propriété de Tune à l'autre , de manière qu'en épousant une reine le mari devient roi , et la dignité de l'époux se communique également à l'épouse, pourquoi le mariage spirituel de la grâce n'aurait-il pas le même privilège, puisque par ce mariage l'homme devient un même esprit , comme dit saint Paul? Gerson ajoute : « S'il est un même esprit, il est aussi un même seigneur. * Et comme Dieu est Seigneur de toutes choses, ainsi celui qui est en état de grâce est le maître de tout. C'est pourquoi l'abbé Philippe, pesant ces paroles des cantiques : * La voix de la tourterelle s'est fait entendre dans notre terre », dit : « Celle qui, autrefois, en péchant, s'est assujettie à la damnation et à l'esclavage d'un autre , se donnant un nouveau dieu et un autre maître qui était le démon; maintenant, inspirée de l'Esprit-Saint et affranchie de ses erreurs passées, elle a le droit de se dire à nous , car la possession est commune entre deux » , c'est-à-dire entre l'époux et l'épouse. « On ne peut dire qu'il y ail une chose qui ne soit pas commune entre ceux dont l'esprit et la chair sont devenus une même chose; mais ce qui est à l'épouse, l'époux le possède; et ce qui lui appartient, l'époux ne veut pas le garder non plus pour lui; mais il le communique à l'âme pour qu'eux d'eux puissent se réjouir d'avoir tout en commun; et ainsi il dit : « Notre Père qui êtes « aux cieux » , comme s'il disait : Le Père qui est dans les cieux, je ne l'appelle pas mon Père, mais notre Père; c'est donc avec raison, mon épouse, que je ne dis pas ta terre, mais notre terre, car je l'ai donné tout ce'qui est à moi, je t'en ai fait participante, et ainsi je dois également participer à ce qui est à toi ! . » Ajoutez à cela que l'âme ne fait non-seulement qu'un seul esprit avec Dieu, mais qu'un corps et une chair avec Jésus-Christ par une union beaucoup plus étroite que celle qui peut exister entre les
s I4b. III in Cant u c. x,