DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE DOUZIÈME
hommes ; et de cette façon, si le mariage humain, parce qu'il fait de deux personnes une même chair d'une manière bien moins étroite , leur donne un domaine égal sur leurs biens, le mariage divin doit avoir la même vertu, puisqu'il fait de deux personnes , dont l'une est divine et l'autre humaine , d'une façon infiniment plus étroite , un même esprit et une même chair. C'est pourquoi Arnoul de Lisieux 1 conclut d'une manière absolue que si l'époux divin Jésus-Christ est le maître du monde, l'épouse doit en être la maîtresse. Le troisième titre, c'est que l'homme qui possède la grâce est la fin de toutes les choses naturelles , car Dieu les a créées et ordonnées pour lui, et non pour le pécheur. Ce titre de fin est si considérable que, suivant la remarque de certains docteurs , le titre du souverain domaine que Dieu a sur les créatures , parce qu'il est leur fin dernière, est le plus grand qu'il y ait , et tel , dit Lessius 2 , qu'on essayerait vainement d'en imaginer un plus grand. En effet, même en supposant que la créature ne dépende pas de Dieu comme de la cause efficiente ou conservatrice de son être, Dieu , étant sa fin dernière , aurait sur elle une autorité et une puissance souveraines; et cette autorité de fin est, en quelque manière , plus grande que l'autorité de cause efficiente; car celui qui fait quelque chose n'agit que pour une fin , et l'œuvre se mesure et s'estime d'après la fin pour laquelle on la fait. La fin est donc la première des causes, et c'est pour elle que se produit tout ce qui reçoit l'existence; elle est une sorte de remise et de donation des choses à la chose pour laquelle elles se font. Ainsi, l'homme saint étant la fin dernière créée des autres productions , il est d'une manière admirable le souverain des créatures de tout l'univers. C'est pourquoi, quand le pécheur use des créatures, elles sont violentées et en quelque sorte injuriées; elles gémissent, comme dit l'Écriture, et se
1 Armulf. Lexov., Serm. ad Patres Concil. Tvron. a Deper/ect. divin, lib. II, c. v.
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plaignent de l'outrage qui leur est fait, et dont elles se vengeront au jour du jugement.
Le quatrième titre , c'est que celui qui possède l'état de grâce est l'ami de Dieu dans toute la force du terme; en effet, entre amis, toutes choses sont communes , et comme Dieu est le maître de tout, celui qui est son véritable ami est aussi le maître de tout. Gela s'accomplit beaucoup plus parfaitement entre Dieu et l'homme qu'entre deux amis de la terre; car l'amitié des hommes peut bien unir les volontés , mais non les personnes ; et l'amitié divine unit Dieu avec l'homme, Dieu entrant en celui qui est son ami et habitant en lui ; livrant à l'homme , parce qu'il est son ami, non-seulement son affection, mais son être. L'amitié humaine , qui n'est pas si délicate , ni si puissante , unit seulement les accidents, et encore elle ne les unit que moralement , elle ne livre et n'unit que les volontés , non les substances des amis qui peuvent être très-loin l'un de l'autre. Mais comme en Dieu il n'y a pas d'accident, et que tout est substance , et que son amour est Dieu lui-même ; comme, d'un autre côté, son amitié est très-délicate, trèsefficace, il unit non un accident, il livre non un accident, mais sa substance elle-même et la personne de l'Esprit- Saint , qui ne se sépare et ne peut se séparer de l'âme en état de grâce. Et comme celui qui est en état de grâce, parce qu'il est l'ami de Dieu, a non-seulement son amour, mais possède réellement Dieu lui-même , il arrive qu'il a en même temps tout ce que Dieu possède ; et comme Dieu fait de lui-même à son ami une donation , non-seulement morale, mais réelle , il s'ensuit que la communication de toutes les choses et de tous les biens de Dieu est plus grande que celle qui peut avoir lieu entre les autres amis, parce qu'elle s'effectue par le don et la possession réelle de la personne de l'Esprit-Saint. A cause de tout cela, sainte Angèle de Foligno dit que , par la charité , source de l'amitié de Dieu, l'âme mérite d'hériter de tous les