DEUXIÈME PARTIE. -CHAPITRE DOUZIÈME
Nous ne prétendons pas que cette royauté des enfants adoptifs de Dieu soit absolument égale à la royauté de Jésus, le Fils propre de Dieu, mais nous la préférons à la dignité de toute royauté terrestre. De ce que le juste ne peut détruire, ni consommer à son gré le bien d' autrui, il ne s'ensuit pas qu'il soit moins que les souverains de la terre, car les rois non plus ne peuvent pas détruire les possessions de leurs vassaux, et cependant ils ont la royauté et la principauté dans leur royaume. En outre , ce domaine de la grâce est de meilleure condition que le domaine civil et politique , car le premier s'est introduit à l'occasion du péché, et les hommes l'ont fondé ; mais quant au second, c'est Dieu même qui l'a fondé ; il a été restauré par le sang de Jésus-Christ , et Dieu l'avait concédé à Adam en son premier état de grâce. De cette façon , s'ils n'avaient pas péché , les hommes vivraient comme des anges avec leur domaine universel et commun , et on n'aurait pas vu s'introduire des propriétés particulières qui ont pris naissance après la première prévarication; leur source étant empoisonnée, ces propriétés amènent avec elles beaucoup de poison. La racine est corrompue, et les fruits qui en viennent ne sont pas sains. L'expérience montre combien de péchés se commettent dans l'acquisition de la propriété , dans sa possession , dans sa disposition, dans son administration , par tant de sollicitudes, d'anxiétés, de disputes, de procès, de troubles, de dangers. Ainsi introduite avec le péché, les péchés l'accompagnent, et aussi les peines des péchés. Au contraire, le domaine de la grâce est pur, joyeux, saint, assuré , suave , tranquille ; enfin, il a été fondé et accordé par Dieu à ses enfants bien-aimés.
Une autre condition très-défavorable du domaine civil , c'est qu'il est grandement étroit et limité, qu'il ne peut se
communiquer entièrement à plusieurs personnes, car il est impossible que plusieurs maîtres possèdent la même chose; enfin, il ne peut servir à plusieurs également. Le domaine de la grâce , au contraire , est très-étendu ; il est communicable à une multitude d'êtres, et quelque nombreuses que soient les âmes en état de grâce, le domaine de chacune ne diminue pas, mais il s'étend plutôt. Ce domaine est propre aux choses spirituelles et divines, lesquelles sont communicables à un grand nombre de sujets sans diminution aucune, et appartiennent à chacun en appartenant à tous, sans que les uns fassent tort aux autres : comme la gloire, qui n'est diminuée pour personne, quelque grand que soit le nombre des bienheureux qui entren dans le ciel. Ainsi, ni le domaine de la grâce, ni son usage ne souffrent de diminution, quelque nombreuses que soient les âmes en état de grâce. Tous seront rois, tous monarques, parce que la nature de ce souverain domaine est telle qu'il ne diminue pas quand beaucoup de maîtres le possèdent; et, ce qui est plus, son usage s'étend à un grand nombre , car le profit qu'on en tire n'est pas limité à un seul mode , les choses servant aux saints , non-seulement par leur présence, mais aussi par leur absence; non-seulement par leur possession , mais par leur défaut et leur privation. Beaucoup de justes peuvent user d'un seul pain, même en n'en mangeant pas tous. Voici deux justes qui meurent de faim; il n'y a de pain que ce qu'il faut pour sauver la vie à l'un d'eux; un d'eux le mange; dans ce cas, bien qu'un seul le mange , ce pain leur a servi à tous deux : à l'un pour échapper à la mort, à l'autre pour pratiquer la patience, encore que la mort s'ensuive pour lui; car la mort servira aussi au juste; elle lui est avantageuse, elle est pour lui un bien, et elle lui procurera peutêtre un bien plus grand que ne l'a fait à l'autre le pain qu'il a mangé , car celui qui meurt ainsi se sauve et s'assure la possession de la gloire. Le domaine et l'usage des