DEUXIÈME PARTIE. - CHAPITRE DOUZIÈME. 37S
choses que possèdent ceux qui sont en état de grâce ne sont pas pour la vie temporelle, mais pour la vie éternelle; leur domaine n'empêche donc pas l'usage et le droit qu'ont les maîtres particuliers sur leurs propriétés civiles; mais le genre de domaine qui dérive de la grâce est si noble que non-seulement il permet que d'autres justes aient un égal domaine, mais encore il laisse les pécheurs dans le domaine civil qu'ils ont sans leur faire aucun tort. C'est ainsi qu'on doit entendre le domaine de la grâce ; car pour ceux qui ont prétendu que la grâce donne un domaine civil et politique à ceux qui la possèdent, et l'enlève aux pécheurs qui, par le fait de leur péché , cessent d'en être les maîtres , ceux-là sont tombés dans l'erreur avec Wiclef , et ils n'ont point en cela rehaussé la grâce.
C'est aussi un grand défaut du domaine civil de dépendre de la volonté d'autrui et d'être susceptible de se perdre malgré la volonté de son maître, car un ennemi peut détruire les choses qui sont sous ses mains. Il n'en est pas ainsi du domaine de la grâce. De même que personne ne peut nous ôter la grâce , personne ne peut non plus nous ôter le domaine qu'elle donne, même celui des choses qui se perdent ; elles servent encore et sont profitables quand nous les perdons , parce que nous supportons leur perte avec patience, nous en faisons le sacrifice à Dieu, nous le remercions, tirant de tout cela de précieux avantages pour notre âme. C'est , de plus , une grande misère que , le domaine civil ne pouvant se communiquer à autrui, celui qui le possède empêche un autre d'en jouir. De là tant de soucis et de distractions dans le monde , tant de trafics , d'intérêts, tant de querelles, de procès, de contestations; de là enfin tous les genres d'avarice. Mais dans le domaine de la grâce, c'est le contraire. Ici, par une précieuse prérogative, quand on communique ses biens aux autres, on ne perd rien. De même que Dieu, dit Gerson , a communique son domaine sans le perdre ni s'en
séparer » ; ainsi il peut exister beaucoup de maîtres *pour posséder ce qu'a un juste sans que celui-ci perde rien, son domaine en étant plutôt augmenté ; par là même , le juste n'a pas besoin de plaider, ni de recourir aux tribunaux pour revendiquer son bien. Il sait que toutes choses sont à lui en quelque lieu qu'on les emporte ou qu'elles se trouvent ; il peut s'approprier le mot de ce philosophe qui , sortant d'une ville tout en feu et n'emportant rien avec lui, disait : «. J'emporte avec moi tous mes biens.» *Que la fureur des tyrans s'allume, que les infortunes les plus cruelles se déchaînent contre le corps du juste et contre ses biens extérieurs, rien ne lui sera ôté de son domaine, et tous ces maux ne lui seront qu'avantageux et profitables, même dans l'état de la nature déchue après le péché, car cela ne peut être douteux pour l'état de la nature dans son intégrité , ou de la nature glorifiée dans le ciel 1 . » Ainsi s'exprime Gerson. Et il ajoute ensuite : « La charité libérale acquiert incomparablement plus , en donnant et communiquant ce qu'elle possède , que la mesquine et avare ténacité en se réservant et s'appropriant tout à elle-même*. * Saint Jérôme, dans sa lettre à Paulin, a dit avec vérité et sagesse de l'avarice, que ce qu'elle a lui manque autant que ce qu'elle n'a pas; la charité du juste, au contraire, a autant ce qu'elle donne que ce qu'elle possède. Outre cela, le juste reçoit un fruit plus abondant et plus suave des richesses de tout autre qui en a le domaine civil , que celui-là même qui les possède et les aime; et voilà encore une grande excellence du domaine de la grâce. Le Sage avait en vue cette vérité quand il a dit : « Celui qui aime les richesses n'en recevra pas le fruit 3 . » Le fruit de toutes choses doit être le bien de Pâme et le salut éternel , la sécurité et le contentement du cœur. Or , ce fruit , le juste le recueille
1 Gers., sup.
* Ibid.
3 Eccles., y, 9.