‹ La prix de la graceChapitre 24 sur 221 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE DEUXIÈME

La grâce habituelle est comme une très-belle étoffe de pourpre richement brodée, qu'un roi donnerait à quelqu'un qu'il adopte pour son fils bien-aimé, lui commandant de s'en revêtir comme d'un signe qui représente sa dignité de fils de roi et d'héritier de tous ses États. La grâce actuelle , l'aide divine que ce nom désigne sont comme les conseils, les instructions et les secours que donnerait ce roi à son fils adoptif, afin qu'il fasse des actions nobles, royales, en rapport avec son titre auguste, et qu'il ne perde pas une si grande dignité. Quel cas les hommes ne feraient-ils pas de l'une et l'autre de ces deux choses? Et à leurs yeux cet homme ainsi adopté se couvrirait d'opprobre s'il se dépouillait de ce costume royal et le jetait dans la boue, ou sil voulait le conserver sans faire aucun cas des avis et des secours que le roi lui donne pour agir en tout royalement. Toutefois, comme la pourpre est un vêtement, et qu'elle est en dehors de notre personne, tandis que la grâce est une chose intrinsèque à l'âme, cette comparaison n'exprime pas la vérité tout entière. Prenons-en une autre : celle de la santé et de la beauté du corps. Voici un homme malade, difforme, dont les membres sont contournés et la bouche contrefaite. Tout à coup une santé parfaite lui est donnée avec une admirable beauté de figure et une noble proportion dé toutes les parties du corps : c'est la grâce habituelle. Cet homme reçoit de plus des avis et des secours pour conserver sa santé et la beauté de son corps : c'est la grâce actuelle. L'une et l'autre faveur méritent d'être grandement estimées. Et l'on doit apprécier d'autant plus ces avis et ces secours que la richesse de cette pourpre royale est plus grande, les biens de la santé et de la beauté sont plus précieux.

Ces comparaisons indiquent suffisamment la différence qu'il y a entre la grâce habituelle et la grâce actuelle. Nous parlerons de l'une et de l'autre; nous dirons quel cas il faut en faire, et comment nous devons profiter de toutes

les grâces/ nous gardant bien de perdre la moindre par* celle, un atome même d'un don si précieux.

Nous nous occuperons en premier lieu de cette grâce qui demeure en nous, par laquelle nous sommes les enfants et les amis de Dieu, et qui nous est communiquée avec la personne elle-même de l'Esprit]- Saint. Elle se nomme, nous l'avons déjà dit, grâce habituelle. La considération de sa grandeur et de l'état sublime auquel elle élève une créature fera mieux comprendre l'estime qu'on doit avoir pour la grâce actuelle et pour les secours dont Dieu nous prévient afin que nous puissions acquérir, conserver et augmenter une chose si précieuse et si divine. Ainsi tout ce que nous allons dire de la grâce, devra s'entendre de la grâce habituelle, c'est-à-dire de cette divine qualité qui demeure en l'âme , nous rend agréables à Dieu et nous fait les enfants et les amis de son infinie Majesté.

Cette grâce est donc un don très-divin, une qualité inestimable que Dieu répand dans l'âme humaine, ou dans toute autre nature intellectuelle. Par ce don, Dieu communique à l'âme un être surnaturel et l'élève à un degré divin. De cette façon, l'âme, supérieure à toute la nature créée et susceptible d'être créée, se trouve au-dessus de tout être et de toute perfection naturelle; la grâce la fait participer d'une manière admirable à la nature même de Dieu, dans ce qu'elle a de plus élevé, je veux dire dans sa supériorité sur toute autre essence; elle déifie l'âme; elle la rend agréable à Dieu; elle en fait son épouse, sa fille, son amie, sa compagne; elle habite en elle par la présence toute spéciale du Saint-Esprit, elle l'enrichit de ses dons, lui communique les vertus surnaturelles, l'embellit des admirables splendeurs de la sainteté et lui confère un droit légitime au royaume des cieux. Voilà des choses qu'on peut dire en quelques mots , mais qui ne sont pas aussi faciles à comprendre qu'à exprimer ; car sans une grâce spéciale les grandes merveilles, les biens inestimables que

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