CHAPITRE TROISIEME
On doit avoir pour la grâce la plus grande estime , parce qu'elle est supérieure
à toute la nature.
La grâce est au-dessus de la nature : c'est son moindre degré d'excellence.
Expliquons d'abord ce premier degré.
Les princes de la théologie en parlent tous avec la plus grande estime, « La grâce de la justification, dit saint Augustin, est une chose plus grande que le ciel et la terre, plus grande que toutes les choses qui se voient au ciel et sur la "terre ! » , c'est-à-dire dans tout l'univers et dans toute l'étendue de la nature. Saint Thomas, citant ce passage, pense, d'après saint Augustin, que cette justification est plus que la création du ciel et de la terre; et il conclut que la plus grande œuvre de Dieu est la justification du pécheur, qui a lieu par l'effusion de sa grâce en lui, et ainsi ce grand docteur dit :* «La justification du pécheur dont le terme est le bien éternel de la participation divine, c'est-à-dire la grâce, est une œuvre plus grande que la création du ciel et de la terre, dont le terme est le bien -de la nature muable 2 . »
Le prophète David 3 a donné cela à entendre quand il a dit que * les miséricordes de Dieu » , parmi lesquelles la plus grande est l'effusion de sa grâce, « étaient au-dessus de toutes ses œuvres * . Considérez combien grandes et admirables sont les œuvres de Dieu , la création de tant
1 Auc, tract. 72 in Joan.
3 I, h, q. 113 , art. 9, in c6rp.
3 P$. exuv.
d'étoiles, la prodigieuse étendue des deux, la disposition des éléments, la multitude de degrés d'essences, la variété d'espèces qui ornent cet univers, la perfection naturelle de l'homme, et la sublimité de toute la nature angélique. Mais toutes ces œuvres sont inférieures aux dons de la grâce. La miséricorde de Dieu ici est au-dessus de toutes ses œuvres , au-dessus de la lumière des étoiles, au-dessus de la beauté du ciel, au-dessus de l'harmonie des éléments, au-dessus de tout sentiment, au-dessus de tout discours, au-dessus de tout entendement créé, au-dessus de l'homme lui-même, au-dessus des esprits angéliques. Aussi l'Église adresse-t-elleà Dieu cette prière : « Seigneur, qui signalez au plus haut point votre puissance en pardonnant aux pécheurs et en leur faisant miséricorde, répandez de plus en plus sur nous les effets de votre bonté » ; et saint Thomas , empruntant ses paroles , dit que , par là , Dieu manifeste surtout sa toute-puissance. Elle ne dit pas que, pardonnant au pécheur, il manifeste seulement sa compassion, sa miséricorde, sa bonté, sa libéralité; mais elle dit qu'il signale tout particulièrement en cela sa toutepuissance, pour nous faire comprendre la grandeur et la perfection de l'œuvre de la justification en elle-même. Enfin elle ne dit pas seulement que Dieu manifeste par là sa toute-puissance, mais qu'il la signale de la manière la plus éclatante, c'est-à-dire au plus haut degré. Saint Thomas, pour prouver sa thèse, cite expressément ces paroles. Un jour, Dieu montra en figure à Moïse cette supériorité de la grâce. Ce saint homme , qui comprenait cependant si bien les autres œuvres de Dieu, était tellement ravi d'admiration que, comme hors de lui, il s'écriait et disait: a. Dominateur souverain, Seigneur mon Dieu, qui êtes plein de compassion et de clémence, patient, riche en miséricorde 1 ! » Il ne pouvait sortir de là, ni dire autre chose, et ne savait que jeter des cris, exaltant cette
x Sxod., xxxiv,