PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRÉ TROISIÈME. 2i
vous perdez une chose qui est plus que tout ce monde que vous estimez tant !
La supériorité de la grâce sur les biens de la nature n'est pas une supériorité quelconque. La grâce remporte tellement sur tous ces biens que la moindre parcelle de grâce est plus que toute la nature entière matérielle et spirituelle. C'esM'avis formel de saint Thomas : « Le bien de la grâce , dit-il , dans un seul individu est plus grand que le bien de la nature de tout l'univers ! . » Cette sentence semble empruntée à saint Augustin, qui dit de son côté : « La grâce de Dieu l'emporte non-seulement sur toutes les étoiles et tous les cieux , mais aussi sur tous les anges 2 . » 11 ajoute, à dessein, trois fois ce mot général tous. Il ne dit pas seulement : elle surpasse les étoiles, les cieux et les anges, mais : elle surpasse toutes les étoiles, tous les cieux, tous les anges. C'est justement ce que suppose l'Ecclésiastique 3 , quand il préfère un juste à mille personnes qui ne le sont pas, parce qu'une âme avec la grâce vaut plus qu'un monde d'hommes et d'anges sans elle.
Cajétan est si frappé de cette supériorité de la grâce que, répétant les paroles du Docteur angélique , il dit : « Ayez continuellement devant les yeux, le jour et la nuit, cette vérité : le bien de la grâce d'un seul homme est meilleur que le bien de la nature de tout l'univers , afin que continuellement vous voyiez le châtiment suspendu au-dessus de la tête de celui qui n'apprécie pas un si grand bien qui lui est offert 4 . * Rien n'est plus vrai. L'homme qui méprise un tel don mérite un juste châtiment; car ce don
1 I,n, q. 113, art. 9 ad 2.
2 Lib. II , ad Bonif., c. vi.
3 Bcclcs., xvi.
* Ad I, n, g. 113, art* 9*
àà LE PRIX DE LA GRACE.
lui est offert par Dieu, ce don a une valeur infinie; ce doii est mis au-dessous d'un vil néant, je veux dire des biens périssables de cette vie. Dieu vous donne , dans un degré de grâce, plus que s'il vous donnait la terre et le ciel, plus que s'il vous faisait dans Tordre naturel le roi des hommes et des anges ; et pour un vil avantage que vous offre le monde ou le démon, vous méprisez ce don infini ! Comparez les dons, comparez les donateurs. Quoi ! vous ne voulez pas de si grands dons de la main de Dieu; et vous en acceptez de la main du démon de si petits ! Certes , il y a une telle différence entre les donateurs que vous ne devriez pas recevoir du démon même le ciel ; et Dieu est tel que de sa main même les peines de l'enfer devraient vous être douces à accepter. Quel étrange bouleversement ! Ce qui est plus que le ciel quand la main de Dieu vous le présente , vous n'en voulez pas , tandis que vous recevez du démon ce qui est pire que l'enfer, par les péchés que vous commettez pour jouir de ses dons odieux. Ces richesses si méprisables de la terre que le démon fait briller devant vos yeux pour exciter votre cupidité , que sont-elles comparées à la grandeur de la grâce; de la grâce qui l'emporte en grandeur sur les cieux; de la grâce que Dieu vous offre avec la douceur de son amour, avec la suavité de l'Esprit-Saint, avec la tendresse de ses consolations? Passez outre, et voyez non-seulement la personne des donateurs, mais leurs volontés. Dieu vous donne beaucoup, et il vous le donne en vous aimant. Le démon vous donne peu, et il vous le donne en vous abhorrant. Or, si ce qu'on estime davantage dans les dons, c'est la volonté du donateur, qui, d'ordinaire, ajoute tant de prix aux présents les plus petits ; comme ici la personne qui offre la grâce est si considérable et sa volonté si parfaite, et comme le don qu'il vous présente vaut plus que tout l'univers, est-ce que vous ne vous couvririez pas de honte en méprisant ce don pour un avantage terrestre, pour un applaudisse-
frREMlèRE PARTIE. - CHAPITRE TROISIEME. $3
ment humain , pour un plaisir sensuel que Satan oserait vous offrir ? Quelle comparaison peut-on établir entre la nature créée tout entière, entre tout ce qui peut satisfaire les sens de l'homme et la grandeur du don de la grâce ? Saint Bonaventure a dit que la grâce était le premier et le plus excellent de tous les dons créés K Saint Augustin, parlant de la charité, a dit qu'il n'y a pas de don plus excellent que ce don de Dieu 2 . Dans un autre endroit il le nomme don sublime. Saint Macaire l'appelle ineffable bienfait 3 . Saint Euloge écrit qu'il surpasse tous les dons de Dieu 4 .
Ouvrez donc les yeux de votre intelligence et tenez-les perpétuellement fixés, comme le recommande Cajétan, sur cette pensée qu'un degré de grâce vaut plus que les biens, les richesses, les créatures de tout l'univers. Craignez le châtiment réservé à celui qui n'estimera pas un si grand bien que Dieu lui offre et que Jésus nous a mérité par son sang. malheur digne d'être pleuré avec les larmes de notre cœur ! Que de parjures commis, que de faux témoignages rendus, que de haines allumées pour un bien temporel ! quelle quantité de grâces roulées aux pieds I Ouvrez les yeux, et voyez ce qu'on perd pour gagner ce qui est le plus nuisible. On perd un bien supérieur à tous les biens du monde, et l'on gagne ce qui en soi n'est bien en aucune manière, et qui peut nous faire plus de mal que tous nos ennemis.
Cette considération de la supériorité du bien de la grâce sur tous les biens du monde est efficace, non-seulement
1 In 2 dist. 27, art. 1, quaest. 2 , ad 2.
* Lib. V De Trinit., cap* vin ; lib. II ad Bon., c. vi. 3 Hom. xxv.
* Lib. II.
pour nous porter à éviter le pécbé mortel qui' fait perdre un tel bien, mais encore pour nous décider à ne négliger aucun acte de vertu propre à l'augmenter. Ce n'est pas assez de se contenter de ne pas perdre totalement la grâce ; il faut encore faire grand cas de son accroissement. Vous êtes dans la grâce de Dieu, je le veux; et je vous accorde encore que vous ne la perdrez pas en omettant d'entendre la messe chaque jour, de foire l'aumône, de visiter les pauvres d'un hôpital, de foire un peu d'oraison, de réciter quelque dévote prière, de vous tenir en la présence de Dieu, de prendre le cilice, la discipline, ou de souffrir une humiliation. Mais considérez, je vous prie, que si vous ne perdez pas totalement la grâce, ce que vous perdez est encore considérable, puisque vous manquez de gagner. En omettant de faire une de ces choses, ou d'autres semblables qui sont du service de Dieu, vous manquez de gagner un degré de grâce, et dans ce degré de grâce une chose plus grande que tout l'univers. Si l'on disait à un avare qu'en usant du cilice, ou en jeûnant un seul jour, il obtiendrait qu'on lui donne tout ce que portent les flottes des Indes, est-ce qu'il ne croirait pas qu'on lui ouvre le ciel? Assurément, il ne pourrait contenir sa joie. Sans doute, il ne reculerait pas devant les fatigues de cette pénitence. Et vous reculeriez, chrétien , perdant ainsi une chose qui vaut plus de mille flottes, plus que mille Indes, que mille mondes, que mille créations ? Car le degré de grâce que vous pouviez gagner par cette mortification a beaucoup plus de valeur, beaucoup plus de prix que tout cela. serviteur de Dieu ! comment négligez-vous, comment cessez-vous d'accomplir des bonnes œuvres, de vous mortifier, de fuir la peste de ce monde, de vous souvenir de votre rédemption, de faire continuellement des actes intérieurs de religion? Si l'on promettait à un avare autant de lingots d'or qu'il invoquera de fois en un jour le nom de Jésus, il comprendrait quel gain immense il peut faire