PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE CINQUIÈME
terre passeront, mais le salut des prédestinés et la justification demeurera. »
Je prie le chrétien de considérer la doctrine de ces saints et de comprendre comment la grâce qu'il reçoit est la plus grande des œuvres de Dieu , et la plus sublime que son bras tout-puissant opère au milieu des créatures.
Quelques docteurs déclarent que cette grâce est la plus grande œuvre qu'il puisse accomplir dans une pure créature, homme ou ange. Voyez combien il faut être téméraire pour détruire une telle œuvre du Seigneur et du Créateur; c'est un attentat contre la plus grande de toutes ses œuvres; c'est un attentat contre une œuvre que Dieu* a faite, non pour être ruinée par l'homme, mais pour demeurer éternellement. Et il y aurait dans le cœur humain assez d'audace pour renverser et détruire une œuvre semblable! Un roi met tous ses soins, épuise tout son pouvoir, dépense tous ses trésors, pour accomplir une œuvre qui est en fait la plus grande de son royaume, et qu'il estime plus que sa couronne. Mais voici que celui auquel il a confié la garde de cette œuvre ne s'occupe du matin au soir qu'à la démolir et à la ruiner. En agissant de la sorte, ce malheureux sait qu'il se nuit à lui-même, que chaque coup qu'il porte à l'œuvre royale retombe sur lui et qu'il doit infailliblement périr avec elle. Quelle n'est pas sa folie et sa malice ! Or, celui qui ose pécher en est là. Il est assez audacieux pour
ruiner en un moment la plus grande œuvre de Dieu, en détruisant la grâce qui avait été répandue dans son àme, œuvre, qui a coûté à Dieu tout ce qu'elle pouvait lui coûter, y compris sa vie; et il ose faire une telle chose sachant bien que la dest uction de cette grande œuvre entraîne pour lui l'irréparable malheur de la mort éternelle. Samson, afin de venger l'honneur de Dieu, de sa loi et de son peuple, n'hésita pas à perdre la vie sous les ruines d'un édifice. Mais le pécheur, qu'a-t-il à gagner en renversant, au prix de sa vie, le temple de l'Esprit-Saint
que Dieu a bâti par sa grâce, pour faire plaisir au démon qui lui demande de déshonorer son Créateur et de fouler aux pieds la loi divine? N'est-ce pas le comble du désespoir et de la folie? Le roi Antiochus, pour avoir profané le temple matériel du Seigneur, fut frappé de la main de Dieu : les vers dévoraient ses membres, ses chairs tombaient en lambeaux, et l'odeur infecte que son corps exhalait empestait toute l'armée. Que méritera celui qui nonseulement profane, mais démolit le temple spirituel de Dieu , dans lequel le Seigneur réside avec une plus grande complaisance qu'au milieu des cieux dont la beauté ravit nos regards? Si le pécheur détruisait les corps célestes, s'il mettait en pièces le firmament, s'il éteignait la lumière des étoiles étincelantcs , il ne ferait pas tant de ruines qu'en perdant le moindre degré de grâce. Quelque destruction qu'il opérât dans le monde, il n'atteindrait pas Dieu au vif comme en le touchant dans sa grâce, cette œuvre si délicieuse qui lui a tant coûté. Non, si quelqu'un détruisait le ciel et la terre, il ne causerait pas une si grande perte que celle-là. Un docteur a dit avec raison : « Que tous comprennent donc combien est grande la gravité , la peste, le ravage du péché mortel, puisqu'il vaudrait mieux voir anéanti tout l'univers, que de commettre un péché mortel, car, par lui, la grâce divine est détruite t . »
Et, cependant, ces épouvantables dévastations de la grâce dans les âmes arrivent si fréquemment, pour des choses si petites, et souvent non pas même pour des choses, mais pour de simples paroles. Et nous ne pleurons pas ce malheur avec des larmes de sang ! Si un homme, par le seul souffle qu'A exhalerait en parlant, faisait crouler les plus beaux et les plus solides édifices d'une cité, que dirions-nous? Or, le murmura teur, le médisant a une bouche bien plus prodigieusement funeste, puisque, avec l'air qu'il en fait sortir, il détruit en lui le palais de Dieu
1 Phil, Gammach , in 1-2, ad q. 113; c. 8.