‹ La prix de la graceChapitre 40 sur 221 · PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE CINQUIÈME

et l'essence d'une chose est plus parfaite que ses affections et ses puissances. Ainsi, il n'y a que l'œuvre de l'Incarnation dans laquelle Dieu s'est fait homme, unissant notre nature à la personne divine du Verbe éternel, qui soit une œuvre plus grande; mais cela même fait éclater la grande excellence de la grâce et de la justification dans laquelle la grâce est infuse, puisque l'Incarnation a eu lieu à cause d'elle. De cette façon, l'œuvre la plus grande qui soit possible à la toute-puissance divine, Dieu ne pouvant en imaginer, en vouloir, en exécuter une plus grande ni une meilleure, le Seigneur l'a faite par amour pour cette œuvre de la justification par la grâce xet cette grâce, son infinie charité l'estima tant qu'il n'épargne rien pour la consommer dans l'homme. Que chacun voie donc s'il convient de recevoir avec indifférence une chose dans laquelle Dieu a montré tant de zèle et de délicatesse; s'il convient d'épargner sa peine pour une chose en vue de laquelle Dieu le Fils n'a pas épargné la sienne, et le Père éternel n'a même pas épargné son propre Fils.

Il faut aussi remarquer que quand bien même l'œuvre de la glorification par laquelle Dieu communique aux bienheureux la vue claire de son être infini serait absolument en elle-même plus grande que la justification, cependant saint Thomas dit que l'œuvre de la justification par la grâce est proportionnellement plus grande que celle de la glorification : « De cette manière , dit-il , le don de la* grâce qui justifie le pécheur est plus grand que le don de la grâce qui béatifie le juste; car le don de la grâce excède plus ce que mérite le pécheur qui est digne de châtiment, que le don de la grâce n'excède ce que mérite le juste, lequel, par cela même qu'il est justifié, est digne de la gloire. » Et pour cela, saint Augustin dit : « Que celui qui le peut juge lequel des deux est le plus grand , ou "e Dieu crée les anges dans la justice, ou qu'il justifie les

cheurs. Véritablement, si Tune et l'autre chose demandent un égal pouvoir, cette dernière est le propre d'une plus grande miséricorde '. » Il est clair qu'en donnant mille ducats à celui à qui on les doit, on fait moins qu'en en donnant cinq cents, par pure libéralité, à celui qui est débiteur de mille. Dieu doit la gloire aux justes, mais il ne doit pas la grâce aux pécheurs. Au contraire, les pécheurs doivent à Dieu l'expiation éternelle de; leurs péchés; or, Dieu, en leur remettant ces peines, et leur donnant en plus un trésor comme celui de sa grâce, fait une œuvre digne de sa grandeur; et une telle miséricorde mérite d'être estimée au plus haut prix. Ce qui fait estimer une chose, ce n'est pas toujours sa grandeur, mais souvent sa nécessité ou la difficulté qu'on éprouve pour se la procurer. L'homme dont le prophète Nathan parlait à David n'avait qu'une brebis, mais il en faisait plus de cas que le saint homme Job de tous ses troupeaux, parce qu'elle lui était extrêmement utile. L'eau de la citerne de Bethléem semblait plus précieuse à David que celle des autres fontaines meilleures que celle-là, à cause de la difficulté de s'en procurer. Or, si le besoin et la pauvreté du pécheur sont extrêmes, et si la difficulté d'obtenir la grâce n'est pas moindre ; si, par ses propres forces, il lui est impossible de l'acquérir, combien cette grâce doit-elle sembler estimable, ou, pour mieux dire, au-dessus de toute estime, à celui qui en a tant besoin et qui ne peut se la procurer par lui-même? Du côté des pécheurs, cette œuvre doit donc être très-précieuse; et, du côté de Dieu qui la donne, elle est une œuvre de grande miséricorde et d'infinie bonté. David ne désirait que l'eau stagnante de cette citerne si difficile à atteindre à cause de l'ennemi : pourquoi donc ne désirons-nous pas uniquement l'eau a ive de la grâce qui jaillit jusqu'à la vie éternelle, puisqu'elle est si profitable pour nous, et si précieuse en elle-même?

* 1-2, qusest. 113, art. 9.

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