PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE CINQUIÈME
Il faut de plus noter une différence considérable entre la gloire et la grâce; cette différence fera vivement ressortir combien nous devons estimer la grâce au-dessus des autres dons divins. Car la gloire, en tant qu'elle est un bonheur pour nous, dans certains cas et dans des circonstances légitimes 1 , nous pouvons ne pas la désirer; nous pourrions même, autant que cela dépend de nous, si Dieu le permettait, la refuser, et demander au Seigneur qu'il nous en prive; mais en aucun cas l'homme ne peut demander à Dieu qu'il le prive de la grâce. Moïse a prié le Seigneur de l'effacer du livre de vie; ce qui, selon saint Chrysostôme 2 et les autres Pères et docteurs de l'Église, veut dire qu'il demanda à être effacé de la liste des prédestinés au bonheur de la gloire. Il demandait cela pour porter Dieu à pardonner à son peuple. Un tel acte était permis et méritoire. Saint Paul a exprimé le désir d'être anathème pour ses frères. Il désirait être exclu du bonheur de la béatitude éternelle, et même souffrir les peines de l'enfer, afin que ses frères ne se perdissent pas : c'est du moins la pensée de saint Chrysostôme 3 , de saint Anselme, de Théodoret, de Cassien 4 et beaucoup d'autres interprètes.
Le désir qu'avaient ces deux saints d'être privés de la gloire, par charité pour le prochain, est un acte de vertu héroïque, très-louable, et permis dans les circonstances voulues. Mais aucun saint ne désire, ne peut désirer, ni demander que Dieu le prive de sa grâce, malheur qui arrive par un péché grave; il ne peut même négliger de faire croître en lui cette grâce, en commettant un péché
1 Molina , in I, q. 24. — Taul., serm. De Afsurrpt.
* L. de Compuncl. et in Epist. ad Rom.
* , In cap. ix Epist. ad Rom,
* Cas5., Colla t., cap, Snrjn, 6.
véniel, quand bien même le monde entier devrait se damner, quand bien même les bommes et les anges devraient se perdre; de manière que nous devons estimer en nous la grâce plus que la jouissance de la gloire elle-même. Il faut que l'homme aime mieux contenter Dieu que contenter son semblable. Par la grâce, nous contentons Dieu; parla gloire, nous le possédons; or la volonté et le bon plaisir de Dieu doivent être préférés aux nôtres. Être agréable à notre Créateur et être aimé de lui doit passer avant tous nos plaisirs, toutes nos satisfactions; et, puisque l'œuvre de la justification par la grâce nous procure cet avantage, nous devons préférer la grâce à la glorification de notre âme et de notre corps. C'est ce qui fit dire à saint Anselme qu'il aimerait mieux être dans] l'enfer avec la grâce que dans le paradis sans elle. Combien le commun des bommes est loin d'entendre cette vérité , puisqu'il est ordinaire de désirer uniquement la gloire, sans tenir compte de la grâce ! Quel bomme pourrait pécher à moins d'être désespéré, s'il comprenait que pour le péché qu'il va commettre, il doit perdre la gloire en se damnant sans retour? Or, comment voudrait-on le faire sachant que par là on perd infailliblement cette grâce que nous devrions choisir de préférence à la gloire elle-même, si l'on pouvait séparer la gloire de la grâce? Oh ! si les hommes comprenaient cela , quel cas ils feraient de la grâce de Dieu ! Combien qui, espérant en la miséricorde divine et comptant sur le moment de la mort pour faire pénitence, osent commettre le péché, s' imaginant que, pourvu qu'ils se sauvent, ce qu'ils perdent en offensant Dieu est peu de chose ! hommes insensés ! vous perdez ce que vous devez préférer à la gloire, et il vous semble que vous faites en cela une perte sans importance ! Je le veux : vous vous sauverez, bien que ce soit très-incertain; mais il n'en est pas moins vrai que, si vous perdez la grâce, vous perdez ce que vous devez estimer plus que la gloire elle-même. Être un instant sans la grâce, ce qui ne