CHAPITRE SIXIEME
11 faut estimer la grâce parce qu'elle élève celui qui la possède à un rang et à une dignité au-dessus de la nature.
Tous ces biens incomparables et toutes ces grandeurs de la grâce, que nous avons jusqu'ici plutôt indiqués qu'expliqués, ont une particularité remarquable à laquelle ils empruntent une excellence de plus : ils communiquent leur grandeur et leur être à celui qui les possède. Les philosophes, et Sénèque en particulier, ont remarqué une grande indigence dans les biens de la terre et la possession des richesses naturelles, indigence qui les rend très-méprisables : nous pouvons les posséder, mais non nous assimiler le bien qu'elles renferment, parce qu'elles ne peuvent être possédées qu'extérieurement, et ainsi il nous est impossible de les avoir dans l'intérieur de notre âme. Et ainsi Sénèque, donnant la raison du mépris des richesses, dit: « Placez-moi dans une maison très-riche; supposez que je puisse user de tout l'or et de tout l'argent que je voudrai; je ne m'estimerai pas à cause de ces choses; car, bien qu'elles soient auprès de moi, elles sont hors de moi.» Mais les richesses surnaturelles ne sont pas comme les richesses naturelles que les hommes peuvent seulement posséder à l'extérieur, sans recevoir d'elles aucune excellence; ces biens ne rendent pas l'homme plus parfait, ni ne l'améliorent; ils ne lui font pas une complexion ou un tempérament plus sain, ni plus fort ; il aura beau posséder de grands trésors et des mines d'or, son corps ne portera jamais la moindre empreinte de cet or, et, fût-il le souverain de ce radieux firmament, tout parsemé d'étoiles, il
n'aura jamais sa beauté et sa splendeur; et quand bien même il serait le roi des anges, il ne parviendrait pas à avoir l'intelligence de ces sublimes esprits; car la possession de toutes ces richesses et de toutes ces choses naturelles ne s'identifie pas avec l'homme, mais demeure en dehors de lui, et ainsi elle ne lui donne pas une forme et un être semblables aux objets possédés.
La possession des biens surnaturels et spirituels, et spécialement de la grâce, est d'une condition meilleure. Nonseulement ces biens sont dans leur substance incomparablement au-dessus de tout ce qui est temporel et naturel, mais encore ils communiquent leur être et leur rang à celui qui les possède. Leur propriété n'est pas d'être possédés à l'extérieur, mais à l'intérieur; ils ne demeurent pas en dehors, mais dans la personne elle-même, et ils entrent jusque dans l'âme, qu'ils élèvent à toutes les excellences dont ils sont enrichis. Ainsi, la grâce, qui est au-dessus de toute la nature, rend celui qui la possède supérieur à la nature, et le place à un rang, l'établit dans une dignité qui surpasse toutes les natures créées par Dieu , dans ce monde magnifique, au ciel et sur la terre. Combien riche et heureux serait l'homme qui posséderait, dans un seul objet, une valeur plus grande que celle du monde entier? C'est ce que possède celui qui est en état de grâce; et il a, en outre , cette excellence de plus, que cette grâce, qui vaut plus que le monde entier, s'identifie avec lui, et lui communique sa valeur. Tout ce qu'il y a de grand dans la grâce, l'âme qui la possède l'a aussi ; la grâce est, comme nous l'avons dit, au-dessus de toute la nature; celui qui la possède est donc supérieur à toute la nature. Un degré de grâce est plus que tout l'univers, et ainsi celui qui l'obtient a plus de valeur que le monde entier. La grâce est au-dessus de tous les miracles, et celui qui la possède est aussi une merveille au-dessus de toutes les merveilles. La justification qui s'opère par la grâce est la plus grande