PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE SIXIÈME
des œuvres divines; celui qui est justifié par la grâce est la plus exquise parmi les pures créatures sorties de la main de Dieu. La grâce est une chose surnaturelle ; et ainsi celui qui la possède s'élève à un être surnaturel et à un état divin. Saint Cyrille d'Alexandrie Ta dit : « Ceux qui ont été appelés à la foi de Jésus-Christ ont dépouillé la bassesse de leur nature; et par la grâce de Jésus-Christ, qui nous a honorés d'une si admirable manière , revêtus en quelque sorte d'une pourpre resplendissante , ils s'élèvent à une dignité surnaturelle. > Denys le Chartreux a la même pensée : * Le prix de l'action méritoire , dit-il , vient en partie de la grâce , qui rend l'homme agréable à Dieu , grâce qui est une ressemblance surnaturelle de l'essence divine; et en partie de la créature raisonnable qui , par la grâee , est établie dans un être surnaturel. * Je prie donc ceux qui m'ont suivi jusqu'ici de peser ce que c'est qu'un homme élevé au-dessus de toute la nature et ayant un être surnaturel.
Quel honneur pour un homme, si Dieu le choisissait pour être non-seulement f comme Adam , le chef de ce monde inférieur et le roi des animaux, mais pour être le monarque du ciel et de la terre, des anges et des hommes, avec la seule restriction que ce souverain domaine ne s'étendrait que sur ce qu'il y a de purement naturel dans ces créatures! Toute cette grandeur et cette supériorité ne sont rien en comparaison de la dignité de celui qui est en état de grâce; car il est élevé d'une manière plus éminente et plus divine au-dessus de tous les êtres considérés à l'état purement naturel, fussent-ils des chérubins et des séraphins. Et réellement un homme en état de grâce, bien que rempli de douleurs et de misères, l'emporte plus sur l'état naturel des anges les plus sublimes et des essences les plus parfaites et les plus excellentes, que la nature d'un séraphin sur un petit insecte, sur un ver de terre. pécheur, considérez cela et tremblez à la pensée de votre chute
quand vous perdez la grâce ; car vous qui aviez plus de valeur que le monde entier, vous en êtes venu, en un instant, à valoir moins qu'une paille légère. La distance qu'il y a entre l'état de grâce et l'état de péché est beaucoup plus grande que celle qui existe entre la nature angelique et un crapaud venimeux, un chien mort d'où sortent la pourriture et les vers. Combien n'estime-t-on pas dans le monde l'avantage d'avoir une meilleure place que les autres et de les surpasser en dignité? De là, que de malheurs, que de meurtres ! Comme nous devrions estimer l'avantage de l'emporter sur toute la nature ! Ici la concurrence n'est pas à craindre; nous n'avons besoin d'abaisser personne; et s'il y a une vertu à pratiquer de préférence, c'est la charité à l'égard de tous.
Si les créatures, avant d'être appelées à l'existence, pouvaient choisir la place qu'elles voudraient occuper dans l'échelle de la création, aucune ne se contenterait de la plus basse ; toutes désireraient la plus élevée et la plus noble. Qui donc choisirait, par exemple, d'être pierre, tronc d'arbre ou animal? Il n'en faut pas douter : pouvant être homme, ange ou séraphin, on demanderait une place au milieu de ces substances si nobles. Si donc on vous donne à choisir d'être, par la grâce, plus qu'un homme, plus que la nature angélique, plus même que celle des chérubins et des séraphins, pourquoi n'estimez-vous pas ce degré et cette élévation inespérée ? Quoi ! on vous accorde de vous élever au-dessus des anges et de les surpasser, et vous vous abaissez au-dessous des bêtes! Où est \otre jugement? On est saisi d'horreur au souvenir de ce qui est arrivé à Nabuchodonosor, tombé du trône le plus beau du monde à l'état de bête. Quelle chute épouvantable ! Ce roi très-puissant, cet empereur victorieux, ce triomphateur de la Judée, de Tyr, de l'Egypte et du monde entier, dont le bonheur et les succès ne furent égalés ni par Alexandre le Grand, ni par Jules César, ni